ico Suisse Quand Broulis se prend pour Erdogan – suite

8 avril 2018 | Catégorie: suisse

PHILIPPE BARRAUD

 Réagissant à notre article du 8 avril intitulé «Quand Broulis se prend pour Erdogan», M. Vincent Grandjean, Chancelier de l’Etat de Vaud, nous a fait parvenir la lettre adressée à nos confrères du Tages Anzeiger avant publication de leur dernier article – lettre restée sans effet, et pour cause. Il reste que le procédé consistant à dépouiller les listes d’appels téléphoniques des ministres, voire des hauts fonctionnaires, s’il est avéré que le Conseil d’Etat a décidé d’y donner suite, est à la fois choquant, impraticable et inutile, comme on va le voir.

Voici d’abord la teneur de la lettre de M. Grandjean au Tages Anzeiger, que nous publions in extenso pour la clarté du débat:

«Mise au point par rapport à l’article « Weil Broulis’ Tränen öffentlich wurden»

«Nous entendons réagir à un procédé qui n’est clairement pas correct : en effet, votre article présente comme avérés des faits que votre journal nous a soumis, sans préciser que nous ne les avons pas confirmés. Or l’objectivité commandait de le faire, par exemple à propos de la supposée initiative de M.Broulis : les dispositions prises par le Conseil d’Etat ont été le fruit d’une discussion collégiale et unanime et ne sont pas le résultat de l’initiative de l’un de ses membres en particulier, notamment de M.Broulis comme vous l’affirmez.

»Votre journal nous avait écrit ceci : « Selon nos informations Monsieur Broulis aurait demandé en séance du Conseil d’Etat de contrôler les appels (…) entre les magistrats et des journalistes (…). D’après les éléments que nous avons, la DSI (direction de systèmes d’information) serait chargée de contrôler les numéros sur les factures téléphoniques des Conseillers d’Etat pour les douze derniers mois et à l’avenir. » Dans notre réponse, nous n’avons pas confirmé ces éléments car ils  «relèvent de l’organisation interne du collège. Des informations à propos des séances du Conseil d’Etat ont été rendus publiques par des personnes qui n’y étaient pas autorisées, alors que la loi prescrit le secret des débats, sauf lorsqu’une communication est dûment décidée par le collège. Le gouvernement a donc décidé unanimement de prévenir les atteintes à la confidentialité de ses débats, qui est la base de la collégialité». Malgré notre réponse, l’article s’en est donc tenu purement et simplement à la version présentée par votre journal, non confirmée.

»Selon nous, il est légitime que des autorités exécutives s’emploient à prévenir les fuites, phénomène qui peut saper le principe légal de la collégialité, si essentiel au fonctionnement des institutions. Nous ne contestons pas le fait que les médias aient un autre point de vue. En revanche, il n’est à nos yeux pas acceptable qu’un article présente comme avérés des faits non confirmés, sans mettre en évidence cette nuance, déterminante pour la bonne compréhension du contexte.»

On peut comprendre que le Conseil d’Etat soit fâché du fait qu’un journal publie comme avérés des faits qu’il n’a pas confirmés. Mais c’est aussi la grande faiblesse de sa position: s’il refuse de confirmer ou d’infirmer des faits, il ne peut pas exiger d’une rédaction qu’elle s’auto-censure, sur la seule base d’un refus d’informer – quelle que soit la justification qui en est donnée – autrement dit, d’une absence d’information. A cette aune là, on ne publierait plus rien – comme dans les régimes autoritaires!

Quid de la teneur des conversations ?

Quoi qu’il en soit, il est plus intéressant de se demander à quoi servirait le dépouillement et la vérification de longues listes d’appels ou de messages. En effet, d’une part, il serait difficile d’en établir à chaque fois l’origine: il n’y a pas d’annuaire des téléphones mobiles, et les opérateurs n’ont pas le droit de révéler sans autres l’identité de leurs clients; même problème pour les numéros internes des entreprises, qu’il est parfois impossible d’identifier.

Mais surtout, quelles conclusions pourrait-on tirer du fait qu’un ou une ministre a appelé un journaliste, ou réciproquement ? Même à Commentaires.com, il nous arrive de parler au téléphone ou par SMS avec un membre du Conseil d’Etat, de politique ou de choses qui n’ont rien à voir. So what ? Supposons que nous appelions Mme Béatrice Métraux pour lui poser des questions sur les prisons, ou que nous interpelions Philippe Leuba sur l’inconfort fâcheux des cochons vaudois, ou tel autre élu pour parler de tout autre sujet que de politique: de tels appels émanant de journalistes sont quotidiens; signifient-ils qu’il y a automatiquement collusion entre ministres et gens de presse pour organiser des fuites ? Un simple contact téléphonique serait-il donc déjà suspect, voire interdit demain sans l’accord de… de qui, au fait ? Comment travailler dans une telle ambiance de flicage et de méfiance systématique ?

Ministres sous surveillance

On comprend tout de suite que le problème n’est pas là: l’important n’est pas l’appel téléphonique ou le SMS, c’est le contenu de la conversation ou du message qui est essentiel. Voilà le point intéressant: comment les «décodeurs» des systèmes d’information pourront-ils établir le contenu des échanges, pour y trouver des fuites ? Devront-ils demander, via un juge, la levée du secret des communications pour que des enregistrements, s’ils existent, leur soient remis ? Devront-ils mettre les ministres à la question, la lumière dans les yeux, pour qu’ils révèlent le contenu de leurs conversations ? Ou devront-ils désormais les placer sur écoute, et sous surveillance ? Pourra-t-on encore aller manger un délice au chocolat avec telle ministre qu’on aime bien, sans voir débarquer la gendarmerie et risquer d’être fiché ?

On voit que cette usine à gaz est à la fois absurde, impraticable, et contraire à l’esprit d’indépendance et de liberté qui doit régner aussi bien au Conseil d’Etat que dans les rapports de celui-ci avec les médias, et donc avec la population. On veut donc croire qu’elle n’existe pas…

Mais on voit surtout, et c’est grave, qu’une banale affaire de statut fiscal d’un ministre flanque par terre la cohérence d’une équipe gouvernementale, et dans le même mouvement la confiance du peuple dans son gouvernement, simplement parce que le principal intéressé est incapable de faire passer l’intérêt général avant ses intérêts privés. Ce n’est pas la marque d’un homme d’Etat. M. Broulis devrait prendre du recul, respirer un bon coup, sortir de sa bulle paranoïde, et réfléchir mûrement sur ce qu’il est en train de faire, plutôt que de s’enfoncer à chaque nouvelle riposte.

Quant aux autres ministres, on veut croire qu’ils défendront mordicus leur indépendance, leur liberté d’action avec les médias, et leur sphère privée, seule manière de remplir convenablement leur mission. Ils forment assurément un collège, mais ce sont d’abord des personnalités, que les Vaudois ont élu comme telles et pour ce qu’elles sont. Ils n’ont pas élu un syndicat de ministres.

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Commentaire de Pierre Santschi le 9 avril 2018 à 10:02

Dans ses considérations sur la question du travail des journalistes et de la qualité de l’information à obtenir pour être dans une vraie démocratie et non pas dans des régimes poutiniens, hitlériens ou erdoganiens, Monsieur Barraud oublie la mention (mais il n’est pas le seul puisque le Conseil d’Etat l’oublie aussi) des droits constitutionnels dont l’essence ne doit pas être violée (art. 36 Cst féd)

On constate en effet que toute l'”argumentation” du Chancelier est basée sur cette notion appelée “collégialité”, notion certes mentionnée dans la Constitution, mais dont la pratique se révèle à l’usage (et spécialement en l’occurrence) bafouer les principes constitutionnels (cantonal de la bonne foi et de la transparence – art. 7 Cst VD, et fédéral de la bonne foi art 5 Cst féd) beaucoup plus importants pour une vraie démocratie. La pratique montre que ce terme recouvre principalement une façon de promouvoir notamment irresponsabilité, lâcheté, complicité dans les délits, couverture des mensonges des “collègues”.
Dire qu’elle est légale n’est que confirmer que ceux qui l’ont “légalement” “interprétée” devraient se poser la question du parjure, car ils ont prêté serment aux Constitutions susmentionnées.
Les contorsions verbales et sémantiques du Chancelier ne font que confirmer celles des membres du Conseil d’Etat, qui ont, au demeurant, aussi prêté serment aux Constitutions susmentionnées.
Et concrètement, ces palinodies ne font que confirmer les contradictions stupides qu’entraîne le fétichisme du mot collégialité, et hélas aussi le fétichisme de l’illusion qu’il véhicule…

Alors quels remèdes pérennes? Ne serait-ce pas la recherche par nous tous, ministres et chancelier compris, de l’amélioration de la qualité de notre conscience personnelle, qui passe aussi par la transparence, l’information non tronquée et la lutte contre l’opacité et contre l’ignorance?

Commentaire de François de Montmollin le 9 avril 2018 à 17:24

Bossuet a dit approximativement que “dieu se rit des hommes qui se plaignent sens cesse des maux qu’ils ont eux-même suscité “

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