ico Suisse “Pour en finir avec le Rapport Bergier” *

29 avril 2009 | Catégorie: suisse

PHILIPPE BARRAUD

Comme on aimerait que le titre fût vrai, qu’on en finisse enfin avec le Rapport Bergier! Dans son livre, Frank Bridel met à nu les manques et les dérives de ce mauvais réquisitoire, et compile très utilement tout le travail critique publié jusqu’ici.

Il est vrai que la réfutation de ce monument de contrition nationale est une entreprise colossale, qui durera plusieurs générations, et qui peut-être échouera puisque les témoins de l’époque, que la commission a obstinément refusé d’entendre, auront disparu. Car de par son caractère officiel, voire «fédéral», le Rapport Bergier jouit d’un a priori plutôt favorable chez les lecteurs innocents – par quoi on entend les écoliers et les gymnasiens, qui n’ont pas de bagage historique. Et si de plus on ajoute que ce paquebot a coûté 22 millions de francs, pour un peu il en deviendrait ipso facto crédible…

Or Frank Bridel, qui était un journaliste actif pendant la guerre, s’emploie à démontrer que ce rapport, dû-t-il compter 22’000 pages, doit davantage à des a priori idéologiques qu’à un travail scientifique, comme si la conclusion avait été posée d’emblée, les travaux devant d’une manière ou d’une autre la confirmer. Et la conclusion, c’est cette phrase assassine que Bridel et les autres critiques du rapport dénoncent avec véhémence: les autorités suisses auraient «contribué – intentionnellement ou non – à ce que le régime national-socialiste atteigne ses objectifs.»

Monstrueuse et insultante, cette phrase est emblématique de la méthode de travail de la commission, qui a gaspillé des millions pour lancer des anathèmes et des jugements  gratuits, plutôt que pour établir les faits. En effet, cette affirmation est extrêmement grave, puisqu’elle accuse ouvertement nos autorités de collaborations avec les nazis “dans leurs objectifs”, y compris donc celui d’exterminer les Juifs. Les auteurs se sont peut-être rendus compte de l’outrance de cette accusation, puisqu’ils ont cru bon d’ajouter l’incise qui dit «intentionnellement ou non». Ces trois mots ne font qu’aggraver leur cas. Ils sont la négation même du travail scientifique de l’historien. En effet, ce travail aurait consisté à établir de manière irréfutable d’une part l’éventuelle collaboration des autorités suisses avec le régime nazi dans ses objectifs, et d’autre part le caractère intentionnel ou fortuit (!) de cette collaboration. Trop difficile sans doute, en tout cas davantage que de lancer lestement un soupçon gravissime.

En tout état de cause, ce jugement restera comme une marque d’infamie jetée sur les autorités d’alors, qui ne sont plus là pour se défendre. Mais, espère-t-on aussi, comme une marque d’infamie sur le Rapport Bergier lui-même. Dans son ouvrage, Frank Bridel fait l’inventaire des manques de l’ouvrage et des biais de la démarche, de son ahurissant désintérêt pour les vrais chiffres – qu’il n’a pas vraiment cherché à connaître – notamment en matière de refuge. L’auteur dénonce encore un rapport «hors sol», autrement dit qui néglige le contexte de difficultés économiques et de souffrance psychologique qu’enduraient les Suisses, alors que leur pays était encerclé par le Reich.

Frank Bridel compile d’heureuse manière les nombreux travaux scientifiques qui ont tenté d’établir les faits exacts et les vrais chiffres – bien évidemment la meilleure réfutation possible des errances et des lacunes du Rapport Bergier – dans les domaines du refuge des Juifs et du commerce de l’or en particulier. Son livre sonne comme un hommage à ces chercheurs, à la fois compétents et passionnés, qui ont publié au fil des années leurs études «en ordre dispersé, à leurs risques et périls, sous leur signature, sans subvention fédérale.» Le premier d’entre eux est l’historien vaudois André Lasserre, dont l’ouvrage sur le refuge en Suisse de 1933 à 1945 fait largement autorité, marqué par l’ «objectivité imperturbable» d’un historien particulièrement rigoureux. Après lui sont venus Jean-Jacques Langendorf, Jean-Christian Lambelet, Philippe Marguerat, Herbert Reginbogin, Jean-Philippe Chenaux, Marc-André Charguéraud… Autant d’auteurs épris de vérité qu’il faut saluer, et encourager à poursuivre.

Frank Bridel: Pour en finir avec le Rapport Bergier. Slatkine, 2009.

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Commentaire de Francis-Michel le 29 avril 2009 à 17:41

Oui,finissons-en avec ce rapport écrit sous pression et sans nécessité par un auteur en mal de popularité qui nous coûte tant et qui continuera de nous coûter des fortunes!

Commentaire de André ROTZER le 30 avril 2009 à 9:51

M. Bergier et son équipe rient sous cape. A CHF 1000.- la page, ils se sont bien sucrés. Une manière comme une autre pour la gauche de devenir, comme la droite,…. : riche !

Commentaire de benoit falquet le 30 avril 2009 à 20:00

Vous parlez d’objectivité mais dans cette article, vous partez du préjugé que ce rapport est un tissu de mensonges…pourquoi ?
Vous commencez par dire que les autorités suisses n’ont pas soutenu l’économie du Reich pour ensuite les excuser à demi mot:
“L’auteur dénonce encore un rapport […] dit qui néglige le contexte de difficultés économiques et de souffrance psychologique qu’enduraient les Suisses, alors que leur pays était encerclé par le Reich.” On pourrait presque croire que vous avez un “a-priori idéologique”.
refuser de reconnaître sa part de responsabilité est à mon humble avis le signe d’une profonde lâcheté intellectuelle.

Commentaire de Georges Caille le 1 mai 2009 à 0:08

Une dizaine d’années après la guerre, mon oncle, tenancier d’un buffet de gare sur la ligne du Lötschberg, s’est laissé aller à parler du contenu des trains qui passaient la nuit sous son nez, laissant notamment entendre qu’il y percevait parfois des appels et des cris… Etait-ce un soir de nostalgie? de difficile culpabilité?
Le gamin que j’étais s’est surtout étonné de sa soudaine terreur d’avoir osé s’exprimer sur ce sujet et de ses supplications de jamais rien en rapporter à qui que ce soit.
Les historiens écoutent-ils les témoins de l’Histoire ?

Commentaire de Glaisen Marc le 1 mai 2009 à 1:09

Je me suis procuré l’ouvrage de M. Bridel, mais également celui de M. Boschetti (Les Suisses et les Nazis. Le rapport Bergier pour tous) aux éditions Zoé. Ceci afin de comparer les deux versions. N’ayant pour l’instant que feuilleté superficiellement les ouvrages en question, il est trop tôt pour quelque commentaire que ce soit concernant leur contenu. J’ai toutefois été d’emblée frappé par la couverture de l’ouvrage de M. Bridel : il s’agit d’une photo d’époque représentant un soldat suisse, l’index sur la bouche, qui s’adresse à trois personnages (deux hommes et une femme). Le texte qui accompagne l’image est éloquent : « Qui ne sait se taire nuit à son pays ».

Que peut bien signifier une phrase telle que celle-ci ? si ce n’est qu’il y aurait des vérités qu’il vaut mieux taire….. J’ai de ce fait la très nette impression que M. Bridel s’est tiré une balle dans le pied en faisant le choix de cette image, annulant d’un seul coup la thèse défendue dans les 139 pages de son ouvrage et indiquant par là même que les faits mis en évidence dans le rapport Bergier sont beaucoup plus vraisemblables qu’il veut le laisser entendre, mais qu’il vaut mieux les garder sous silence… Pour la couverture de son prochain ouvrage, il pourrait tout aussi bien utiliser la fameuse représentation où figurent les fameux trois singes : le premier se bouche les oreilles, le deuxième ferme les yeux et le troisième se met la main sur la bouche…

Commentaire de Christian Favre le 1 mai 2009 à 16:38

A M. Falquet: il y a une nuance entre commercer avec l’Allemagne pour notre approvisionnement et financer le réarmement allemand comme l’on fait les Américains nos principaux accusateurs.

http://www.dailymotion.com/video/x10hfx_le-mythe-de-la-bonne-guerre

A M. Caille: Il n’a eut aucun trains de déportés juifs à travers la Suisse, ceci a été démontré, d’abord par un rapport annexe au rapport Bergier et également dernièrement en France, sur Arte, ou tous ces convois ont été analysés. Pourquoi les Allemands auraient-ils pris le risque de passer par la Suisse alors qu’ils détenaient le Brenner. Par contre il y eut des convois de blessés allemands depuis l’Italie ainsi que des convois de travailleurs italiens pour l’Allemagne, ceci sans violation du droit international.

A M. Gleisen: les Allemands ont envoyé des milliers d’espions en Suisse qui essayaient de soutirer des renseignements auprès de la population. Le contre-espionnage fut excellent sous la direction du vaudois Robert Jaquillard qui a écrit ” La chasse aux espions en Suisse”

Le degré de méconnaissance de cette histoire est hallucinant, la faute à qui ?

Commentaire de J-D Nicolet le 1 mai 2009 à 22:58

A M. Glaisen – Gamin, j’ai vécu ce triste épisode de 1939-45. Je me souviens très bien de l’affiche du soldat et le texte “Qui ne sait se taire nuit à son pays”. C’est un oncle qui m’a expliqué le sens de cette affiche. En Suisse il y avait de nombreux espions allemands et aussi, malheureusement, des gens du village un peu trop bavards. Jusqu’à 30 km ou plus de la frontière française il y avait de nombreux groupement de “gardes-frontière”, des dépôts de munition, des armes, des fortins, des routes et chemins minés, etc.

Commentaire de Glaisen Marc le 3 mai 2009 à 17:26

Tout à fait d’accord avec vous, M. Nicolet, sur le sens qui était celui de cette affiche à l’époque de la Mob. Mais je trouve piquant qu’on puisse y voir un autre sens, aujourd’hui, à l’aune de l’acceptation ou non de la critique de cette période… Un peu comme pour les personnes qui osent émettre certaines critiques du secret bancaire et qui sont taxés de traîtres à la patrie….

Commentaire de Christian Favre le 7 mai 2009 à 6:23

En Suisse nous avons beaucoup de peine a mesurer le poids des mots, je n’y échappe pas. Pour rappel, la conclusion des éminents scientifiques composant le rapport Bergier, a été que “la Suisse était coresponsable de l’Holocauste”. Fichtre ! coresponsable ! Dans nos écoles, ce rapport et ses rejetons servent de livre d’Histoire de la Suisse pendant la SGM, bien que monsieur Bergier répète souvent que ce rapport n’est pas l’Histoire de la Suisse et il ajoute à la fin de chacun de ses interviews que cette Histoire reste à écrire… ce qui démontre qu’il ne l’a connaît pas.
Cela dit les coresponsables ont tout de même sauvé des dizaines de milliers de Juifs, ce qui n’est pas le cas du responsable et quoi qu’on en dise ce n’est pas seulement par l’action de privés, Marcel Pilet Golaz y est pour quelque chose, lui dont aucun historien, en 60 ans, n’a eu l’idée d’écrire sa biographie !
Ces actions envers les Juifs n’ont pas échappé à l’historien américain David Kranzler

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Une médaille d’or pour la Suisse?

On peut accueillir avec une certaine réserve l’augure d’un retour de l’affaire, mais une chose paraît acquise, l’ampleur des dégâts causés à l’image de la Suisse. Il suffit pour s’en convaincre de parler avec David Kranzler, un historien américain de l’Holocauste qui n’a pas hésité, dans un ouvrage paru en 2000, à citer en exemple l’attitude du peuple suisse pendant la guerre, sinon celle de ses autorités. Malgré l’indifférence qui a accueilli son livre aux Etats-Unis, le professeur honoraire de la City University de New York a toujours l’espoir de se faire entendre. «J’essaie d’obtenir que les Suisses reçoivent les honneurs dus à leurs efforts pendant la guerre», n’hésite pas à déclarer ce spécialiste des «tentatives de sauvetage» durant l’Holocauste. Kranzler ambitionne rien moins que de faire décerner «une médaille d’or» aux Suisses pour leur attitude pendant la guerre!

Les historiens auxquels il a parlé de son projet n’ont même pas voulu entendre ses arguments. Il en faudrait plus pour décourager David Kranzer dont la bienveillance à l’égard du peuple suisse (mais elle ne va pas jusqu’à s’étendre au Conseil fédéral de l’époque ni aux banques) paraît inlassable puisqu’il est en phase de recherche pour un nouvel ouvrage consacré à l’attitude de l’opinion publique suisse en 1939-1945. Vu d’ici, la position de cet historien peut surprendre encore qu’elle aille dans le même sens d’un autre spécialiste américain, David Wyman

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Il ne faut surtout pas se glorifier de quoi que ce soit, il faut accepter que l’attitude du monde entier a été déplorable envers les Juifs et accepter que la Suisse a partagé cette responsabilité en refoulant des innocents. Cette attitude je l’ai adoptée en me référant aux livres de Marc-André Charguéraud qui devraient devenir, eux, des références dans nos écoles.
http://www.chargueraud.org/andre/

Commentaire de Christian Favre le 28 mai 2009 à 9:03

Le rapport Bergier n’est que l’aboutissement d’une interprétation de l’Histoire de la Suisse pendant la SGM, il fait suite à toutes sortes d’articles et d’interviews tendant à démontrer que les autorités étaient du côté de l’Axe. Je viens de voir dans les archives de la TSR l’interview d’un historien interrogé au sujet du rapport du Grütli et de la position de Guisan. L’historien mentionne le souhait de Guisan d’engager des discussions avec le Reich, ce qui est exact, mais il omet de préciser qu’un fait gravissime pesait sur la conscience du Général et ce fait était que les Allemands avaient découvert en France tous les documents traitant la négociation secrète entre les armées françaises et suisses en cas d’attaque allemande au sud de la ligne Maginot. On sait que ces documents ont fait l’objet de discussions au plus haut niveau, engageant la sécurité de la Suisse. Ainsi on comprend mieux le désir de Guisan. Oublier de le mentionner est grave.
Mais c’est l’entier de la formation d’historien qui devrait être discuté sérieusement au niveau des responsables universitaires, ceci afin de réduire l’influence idéologique.

Commentaire de Christian Favre le 5 juin 2009 à 8:20

J’aimerais revenir sur l’intervention de M. Caille au sujet des rumeurs de convois de déportés juifs à travers la Suisse. Tout d’abord je dirai que si tel avait été le cas, je ne me serais pas intéressé à l’Histoire de la Suisse pendant la SGM mais uniquement à découvrir les responsables qui auraient admis de tels convois en toute connaissance de cause. Jusqu’à ce jour les seuls faits connus sont :
1. Des rumeurs telles que décrites par M. Caille
2. Un train arrêté en gare de Zurich (gare en cul de sac) et des personnes juives apportant de la soupe aux passagers juifs. On sait que vers la fin de la guerre des déportés des camps de la mort furent admis en Suisse. Ce fait a suffit à la Télévision alémanique et à la BBC pour répandre cette rumeur partout dans le monde.
3. En France on a parlé du Brenner…en Suisse

Je trouve particulièrement choquant qu’aujourd’hui encore le doute puisse subsister malgré le fait incontestable que tous, absolument tous ces convois ont été analysés par les plus grands spécialistes de la question, à commencer par Serge Klarsfeld, qu’un documentaire a été fait à ce sujet en 2008. En Suisse un rapport détaillé a été établi par l’historien Gilles Forster, à l’université de Genève
Le transit de personnes à travers la Suisse pendant la Seconde guerre mondiale
Annexe au rapport de la CIE
http://www.uek.ch/fr/schlussbericht/Publikationen/pdfzusammenfassungen/04f.pdf

Donc avant d’accepter les rumeurs il serait peut-être sage de se demander quelles auraient été les raisons pour les Allemands de faire transiter ces convois par la Suisse alors que l’axe du Brenner leur appartenait ? Depuis la France on n’en parle même pas tant l’idée est saugrenue.

Et pour terminer, alors que les faits ont été établis et démontrés on doit s’interroger en Suisse pourquoi notre majorité politique ne se préoccupe pas de rétablir la vérité, elle aurait le droit et le devoir de faire un communiqué officiel à la radio et à la télévision afin de mettre un terme aux rumeurs.

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