ico Suisse No Billag, c’est la berlusconisation assurée du paysage médiatique suisse

7 janvier 2018 | Catégorie: suisse

PHILIPPE BARRAUD

Accepter l’initiative No Billag serait une véritable folie, qui entraînerait un effondrement du paysage médiatique suisse, sur le plan qualitatif en particulier. A l’heure où la désinformation étend son emprise, un service public professionnel, visant autre chose que le profit maximum, est une nécessité absolue.

On veut bien comprendre que beaucoup de gens n’aiment pas la SSR, pour toutes sortes de raisons, souvent contradictoires d’ailleurs: repaire de gauchistes pour les uns, trop à droite pour les autres; élitaire pour ceux-ci, pervertie par les séries américaines pour ceux-là… On n’en finirait pas d’aligner les griefs, sérieux ou futiles, souvent liés à la personne même des acteurs.

Ces regards critiques sur la SSR sont normaux et légitimes, puisqu’elle occupe une place centrale dans notre paysage médiatique. Pour autant, faut-il tout jeter, faire table rase, en croyant économiser ainsi quelques francs ? La réponse est évidemment non, car il faut se demander d’une part ce que nous avons à perdre, en tant que communauté nationale multilingue, et en tant que citoyens actifs dans une démocratie vivante. D’autre part, il s’agit de savoir par quoi serait comblé le vide que laisserait la SSR et les dizaines de chaînes locales qui en dépendent, dussent-elles disparaître.

Même si cela peut paraître pompeux, la SSR est bien un ciment national dans ce pays, où précisément le ciment entre régions linguistiques n’est pas si solide qu’on se plaît à le croire. On peut même dire qu’il s’effrite, quand la partie alémanique tend de plus en plus à considérer les régions latines comme quantité négligeable.

Les ressources financières de la SSR assurent le financement et le rayonnement d’innombrables activités culturelles et sportives, grandes et petites, et permettent de rétribuer non seulement les collaborateurs directs de l’entreprise, mais des milliers d’artistes et de créateurs. Sans cette manne, sans la possibilité offerte par les chaînes de faire connaître leur travail, ils se retrouveraient dans une précarité fatale pour la plupart d’entre eux.

Mais supposons que le 4 mars prochain, les Suisses exigent le démantèlement de la SSR. Que se passera-t-il ensuite ? On commencera par des milliers de licenciements directs, et des pertes de ressources en cascade pour toute un panoplie d’acteurs médiatiques, sportifs et culturels. Il y aura là déjà de quoi provoquer une sérieuse secousse économique et un ralentissement du PIB. Et après ? Le service public liquidé, des acteurs privés, suisses mais plus probablement étrangers – question de moyens – vont se battre pour occuper le vide laissé par la SSR.

Et pour faire quoi ? Arte et France-Musique en Suisse ? Financer l’OSR  et la Shubertiade ? Soyons sérieux: on assistera à une bataille de chiffonniers entre des entrepreneurs médiatiques faisant de la sous-enchère pour drainer le plus de publicité possible, puisque ce sera la seule ressource disponible. Autrement dit, nous aurions demain un paysage médiatique berlusconisé, où les Suisses absorberaient à journée faite des jeux, où des animateurs crétins hurlent et font applaudir des imbéciles dressés pour ça (avec-vous déjà vu la télé que «tout le monde» regarde en Italie ou en Espagne ?), des variétés pleines de filles avec des plumes dans le cul, des séries américaines à la chaîne et, bien entendu, des torrents de publicité. Et ne parlons pas du respect de la diversité des régions: l’essentiel de l’argent ira en Suisse alémanique, Télé Blocher deviendra le maître à penser de la population alémanique, les Romands se contenteront de médias privés au rabais, donc encore plus médiocres.

Et l’information dans tout ça ? C’est l’enjeu essentiel. Même si, à cet égard, de plus en plus de gens se contentent de regarder des vidéos et des nouvelles manipulées sur des sites qui les confortent dans leurs préjugés (Russia Today ne manquera pas de s’implanter en Suisse, après la France: là, l’Etat ne rechigne pas à payer!), l’existence d’un service public servi par de vrais journalistes, animés d’une véritable éthique professionnelle – à laquelle il ne faut pas hésiter à les rappeler s’il le faut – est plus indispensable que jamais. Pourquoi ? Parce que dans le paysage médiatique privé actuel, dominé par les lois du marché, l’information est forcément biaisée pour des raisons publicitaires. Par exemple, à 20 Minutes, la hiérarchie des informations n’est pas décidée par des journalistes formés à évaluer l’importance relative des choses, mais par des marchands de soupe du marketing dépourvus de formation journalistique, qui font réécrire les articles et mettent en avant les événements les plus porteurs sur le plan publicitaire, généralement les people, les grosses bagnoles et les faits divers impliquant des animaux. Vous ne le croyez pas ? Vous pensez que le public est plus exigeant que cela ? Alors ouvrez la page d’accueil de Yahoo, et regardez, à droite, la rubrique Trending. Et vous verrez de quoi seront faits nos télévisions et nos journaux demain…

Certains se réjouiront de l’effondrement du service public suisse: la SSR aura fait place nette pour tous ceux qui rêvent de prendre le pouvoir sur nos esprits – ce qu’on appelle la formation de l’opinion – et notre consommation. A terme, c’est le système démocratique suisse qui est en jeu, déjà passablement écorné par le travail de sape des réseaux sociaux. Puissent les Suisses réfléchir à tout cela avant de glisser un vote d’humeur dans l’urne !

**½  62votes




Commentaire de gindrat le 7 janvier 2018 à 12:30

Débats stériles. La TSR a un mandat constitutionnel.Elle ne peut disparaître. Mais
elle doit changer de fond en comble et seul
l’acceptation de “no Billag” peut l’y contraindre.

Commentaire de Pierre Santschi le 7 janvier 2018 à 13:26

NoBillag a un nom trompeur et accrocheur, qui a été favorisé par l’imbécillité et le goût pour la corruption de ceux qui ont confié à des copains le prélèvement de ce qui est dans le fond un impôt: Billag est le retour des “fermiers généraux” de l'”ancien régime”. (c’est d’ailleurs aussi le cas pour l’assurance-maladie!)
Il n’y a pas à craindre la moindre des choses en votant oui à NoBillag: le plan B existe déjà: c’est l’habituelle trahison du parlement pour toute initiative qui réussit devant le peuple. Il y a deux solutions non exclusives:
1) ne nommer au parlement des gens issus des partis que proportionnellement à ce qu’ils représentent vraiment par rapport à la population, càd environ 20%, le 80% restant étant tiré au sort parmi les non-membres de parti, avec des aménagements tels le non-cumul des mandats, leur non-prolongation, la formation des parlementaires, l’interdiction de s’inscrire à un parti une fois nommés, et une rétribution suffisante (voir GENOMI). et
2) la recherche, par chacun de nous, parlementaires et membres de l’appareil d’Etat compris, de la hausse du niveau de notre conscience personnelle.

Commentaire de Alexandre Medawar le 7 janvier 2018 à 15:52

La SSR comme service public diffuseur d’information ?
Oui, évidement, mais…
– payée par les impôts et non pas par une taxe,
– encore mois par une taxe versée à une entreprise privée
– sans publicité
– sans activité de sponsoring culturel et sportif (ce n’est pas son rôle !)
– et surtout avec plus d’esprit et de distance critique par rapport aux politiques (nos amis journalistes ont souvent tendance à confondre information et opinion)

Commentaire de Isabelle Berdoz le 7 janvier 2018 à 19:39

Ce qui m’énerve au plus haut point, c’est ce “marchandage” Leudthardien” qui abaisse la redevance à chf 365..– (1.– par jour ! ) pour sauver les marrons du feu. Et on laisse tranquillement les entreprises payer obligatoirement des milliers de francs pour un service qu’elles ne consomment pas, service qui est déjà payé individuellement par les employés, donc, double ponction ! Rien que pour ce motif, j’ai envie de votre oui à cette initiative.

Commentaire de Noel Cramer le 7 janvier 2018 à 20:34

“Billag” est un impôt dissimulé, et qui profère l’impunité à ceux qui peuvent constituer avec son aide une bande de “copains” en politique ou autres intérêts.
Je suis d’accord avec vous concernant la nécessité d’un service public de renseignements – mais qui doit être politiquement neutre.
La position de la SSR est actuellement politiquement trop orientée – agissant le plus souvent par omission.
Un vote No Billag ne serait pas catastrophique – et obligerait ce service à repenser son rôle public.

Commentaire de Dominique Javet le 8 janvier 2018 à 12:46

En réaction des commentaires:
Comment voulez-vous avoir un rôle public si cela lui est interdit par la loi et devient de pas son financement un acteur très mineur face au groupes médias?
Avez-vous lu le texte de loi proposé?
Je mets au défi de trouver une entreprise de “rôle public” qui fournirait que le 10% ce que le mandat de service public exige… ne serait-ce que la volonté de le faire car pas obligé par la nouvelle loi.

Commentaire de Pierre Santschi le 10 janvier 2018 à 11:36

A M. Javet et à tous ceux qui croient encore que le parlement respecte la volonté populaire: TOUTES les initiatives qui réussissent devant le peuple sont bafouées dans la lettre et l’esprit par l’appareil étatique, dont le parlement. Rien ne montre que cela sera différent pour No Billag, et les acrobaties Leuthardiennes ne font que confirmer cet état d’esprit. Pour les remèdes, je vous renvoie à mon commentaire précédent.

Commentaire de Joseph Richoz le 16 janvier 2018 à 15:56

Qui croit sérieusement qu’un « Oui » à l’initiative No Billag puisse déboucher sur la disparition de la SSR ? Aucun état ne peut renoncer à son armée pour assurer sa défense ou à un médium audio-visuel officiel pour assurer sa communication d’état.

Vos arguments relèvent malheureusement plus du désespoir d’être le témoin de la perte définitive de pouvoir d’une corporation sur les masses que de la contemplation froide et détachée de la réalité. Je ne peux m’empêcher de sourire en lisant dans ce commentaire que la SSR serait en quelque sorte la garante d’une information de qualité, tant cette affirmation me semble naïve et sans rapport avec la réalité. Il y a belle lurette que les journalistes généralistes sont complètement dépassés par la marche du monde, alors que des amateurs éclairés parviennent à l’expliquer à travers leurs blogs ou sites d’information non officiels gratuits. Ces amateurs sont d’ailleurs beaucoup plus pointus dans leur champ de compétence que les journalistes professionnels de la SSR. Est-ce que je souhaite avoir une une information un tant soit peu peu fiable sur l’état des discussions sur le Brexit ? Le blog de John Redwood est là pour me m’aider à comprendre l’état des discussions, sous l’angle de la stratégie britannique. Ai-je de la peine à saisir le rôle et l’étendue des compétences de la Commission européenne ? La mission sacrée du blog de cet eurolâtre de Jean Quatremer est de diffuser urbi et orbi le fonctionnement de la merveilleuse mécanique des institutions européennes.

Reste la question du service public que la SSR se complaît à brandir. Bien pratique cette tarte à la crème de « service public » ! La retransmission d’un match du Real Madrid contre Manchester, est-ce du service public ? La diffusion du dernier épisode de « Games of Throne » aussi ? A titre personnel, j’opterai plutôt pour un épisode de « PaJu » ou de « Temps présent », tout en étant conscient que le supporter de foot ou l’accro aux séries américaines soit d’un tout autre avis.

La segmentation des chaînes TV et radio de la SSR en chaînes spécialisées suite à l’acceptation de No Billag me semble un développement positif, en tous cas souhaitable. A condition que l’abonnement à la chaîne « Information & magazines » coûte moins cher que les 451.20 que Billag exige sous forme d’impôt. Sinon je continuerai de faire d’Arte ma chaîne TV favorite. Cela tombe bien : Arte ne me coûte rien !

Commentaire de G. Vuilliomenet le 17 janvier 2018 à 11:07

Il est vraiment étonnant de voir que dans le pays de l’industrie de la machine, on ne sait pas ce qu’est un CAHIER DES CHARGES !

Qui peut nous jurer droit dans les yeux que la Confédération ne pourra pas faire autrement que mettre des concessions aux enchères sans exiger de tenir un cahier des charges?

Dans ces cahiers des charges la Confédération pourrait exiger:

– le traitement neutre de l’information
– des débats équilibrés représentatifs de l’opinion
– la diffusion de documentaires sur la Suisse genre PaJu
– favoriser les productions cinématographiques de la Suisse
– etc…

Quant au Conseil suisse de la presse, cet espèce de crypto-tribunal, instance de plainte pour les questions déontologiques en Suisse – on est en mal de savoir si il est réellement neutre et objectif

http://www.swissmedias.ch/resources/CSP2.pdf

– devrait être démise de son rôle et ce serait aux tribunaux de traiter les cas de litige sur l’information.

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