ico Suisse L’indépendance de la presse gagnerait à un soutien public

5 mars 2018 | Catégorie: suisse

PHILIPPE BARRAUD

Après le rejet plus que clair de l’initiative No Billag, il y a désormais plus urgent que les réformes à entreprendre par la SSR: il y a le sort de la presse écrite, ainsi que celui de l’ATS. Elles sont à la croisée des chemins: sources d’information vitales pour le débat public, ou machines à générer du dividende ?

A l’occasion de la crise de l’Agence télégraphique suisse, dont beaucoup ont appris tardivement l’existence, on s’est avisé du rôle absolument central de celle-ci dans la formation de l’opinion, et dans la diffusion, aux quatre coins de la Suisse, dans les trois langues nationales, de ce qui se passe dans… les autres coins. Sans elle, les médias et les journaux privés seraient tout simplement dans l’impossibilité de jouer leur rôle, puisque cette source est souvent la première, voire la seule pour les « fauchés» !

En d’autres mots, l’ATS joue un véritable rôle de service public, qu’aucun autre vecteur privé n’est à même d’assurer – à supposer qu’il veuille jouer ce rôle. Or, la gestion de l’ATS, vue comme devant être une affaire rentable soumise à l’implacable tyrannie du dividende, va à l’encontre de cette mission d’«information universelle» ( au même titre que le service universel de la poste), et partant, met en péril à la fois les «petits journaux» et les médias électroniques locaux – et partant, le bon fonctionnement de notre système démocratique, rien de moins.

Les journaux imprimés sont soumis à la même épée de Damoclès: chez TAmedia, tombez à un rendement inférieur à 15% – ce qui est exorbitant dans le monde de la presse -, et le couperet de la guillotine tombe inexorablement. Et ce n’est pas différent chez Ringier-Springer, qui gère avant tout des produits drainant de la publicité, considérés marginalement comme des supports nécessaires d’information et d’opinions.

Disons-le clairement: ces missions de service public, au sens large, justifient, en période de crise, le soutien des pouvoirs publics, particulièrement dans un pays où le lectorat est fortement limité, de même que les recettes publicitaires, dont par ailleurs les messages incommodent fortement les consommateurs de médias que nous sommes tous. Clairement donc, la publicité n’est pas la solution à tous les problèmes, pas davantage que des tarifs d’abonnement reflétant la réalité des coûts de production.

On sait que la droite est farouchement opposée à une telle idée, essentiellement parce qu’elle offrirait un peu d’énergie à la presse de gauche, et rendrait les médias moins vulnérables aux pressions publicitaires, dont on connaît trop bien les effets pervers. Cela, la droite ne le dit pas, bien sûr: sa jérémiade automatique, apprise par cœur par tous ceux qui s’expriment, comme ces derniers jours Claudio Zanetti et Christian Lüscher, en pleine crise de psittacisme sur La Première, est concise et simpliste: «Soutien étatique égale fin de l’indépendance».

La droite insulte aux journalistes

Cette argumentation ne tient pas la route une demi-seconde. De plus, elle est une insulte aux journalistes professionnels, qui ne sont pas des courtisans prompts à se coucher devant quelque ministre qui bombe le torse. Pendant de longues années, la poste, autrement dit l’Etat, a accordé des tarifs postaux privilégiés aux journaux – après de dures négociations. Que l’on sache, aucun journal n’a sacrifié son indépendance pour ce plat de lentilles. Et que dire de tous les milieux culturels portés à bout de bras par les pouvoirs publics ? Regardez les spectacles qui se montent dans nos théâtres, le ton des films produits en Suisse: y a-t-il là la marque d’une perte d’indépendance, d’une soumission aux pouvoirs en place ? Soyons sérieux ! C’est au contraire dans les médias privés et soumis à rentabilité à tout prix que la perte d’indépendance saute aux yeux. Les publications en main de l’hydre Blocher sont-elles des modèles d’indépendance rédactionnelle ? Les journaux privés peuvent-ils se permettre la moindre critique à l’égard de l’horlogerie, leur annonceur numéro un ?

Un soutien de l’Etat à la presse peut être fait de manière intelligente, efficace et respectueuse de l’indépendance des rédactions. C’est une évidence, puisque toute pression déplacée de la part de monde politique sur une rédaction «sortirait» immanquablement sur la place publique. Cette vigilance, ajoutée à l’éthique des journalistes, est garante de la liberté dont peuvent jouir des journaux bénéficiant d’un soutien de la collectivité, qui en retour bénéficiera d’une presse solide et disposant des moyens de faire son travail, au service de la démocratie.

 

 

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