ico Suisse La biodiversité suisse en déclin: action, enfin!

13 juillet 2017 | Catégorie: suisse

Prof. Raphael Arlettaz*

Il est indispensable de concevoir et créer des écoystèmes multifonctionnels où nos activités économiques côtoieront, partout, la biodiversité, de manière subtilement intégrée et équilibrée. On ne peut plus se contenter de mettre en réserve l’héritage du passé dans des parcs nationaux et régionaux.

C’était en 1992, à Rio de Janeiro. La Suisse y promettait la mise en oeuvre prochaine de mesures pour freiner le déclin de la biodiversité. Or, il aura fallu attendre 2012 (20 ans!) pour que la Confédération se fende d’une Stratégie biodiversité, et encore sous l’insistance des milieux scientifiques et de protection de la nature. La Suisse est ainsi, triste record pour le pays le plus riche du Monde, l’une des dernières nations à disposer d’une telle stratégie! Dans la foulée de cette feuille de route, on nous promettait un Plan d’action pour 2014. Ce dernier est en nouvelle phase de consultation alors que 250 organisations étatiques et para-étatiques rassemblant 650 spécialistes l’ont déjà révisée. En bref: 25 ans quasiment perdus pour l’action. Or, plus on attend et plus les conséquences seront sérieuses, comme pour l’inaction face à la destruction du climat. De plus, la société civile (milieux académiques et ONGs), apeurée par la cure d’amaigrissement semble-t-il imposée au Plan d’action en criculation, vient de se fendre de sa propre feuille de route, inquiète de la nouvelle mouture 2017 proposée par le Gouvernement fédéral.

Mais il y a du progrès: 135 millions de francs ont été alloués à des mesures urgentes pour la biodiversité pour la période 2017-2020. On tentera d’améliorer la capacité d’accueil de nos réserves naturelles, mettra en oeuvre des mesures en forêt (soit dit en passant le milieu le moins menacé du point de vue biodiversité dans notre pays…) et on luttera contre les espèces exotiques envahissantes. Ensuite, à raison de 200 millions par an, il est prévu de créer une véritable infrastructure écologique dans tout le pays. C’est alors que devrait démarrer le grand chantier helvétique de la biodiversité!

95% des prairies et pâturages fleuris ont disparu

Et cette infrastructure est absolument nécessaire: les habitats naturels sont devenus des mouchoirs de poche isolés les uns des autres, surtout à basse altitude, à tel point que 47% des 235 millieux vitaux que l’on rencontre dans notre pays sont dans un état de dégradation avancé, n’offrant plus assez de place et d’inter-connection pour permettre à la biodiversité de se maintenir. Ainsi 95% des prairies et pâturages fleuris, si riches en insectes, ont disparu depuis 1900, tout comme 70% des zones alluviales (rivières au cours naturel) et 80% des zones humides (marais). Résultat des courses: un tiers des 45’000 espèces de plantes, animaux, champignons et micro-organismes que la Suisse héberge est aujourd’hui menacé. La pression humaine sur le territoire est en effet énorme, et va encore s’accroître en raison d’une démographie galopante et de modes d’exploitation des ressources toujours plus gourmands: l’agriculture poursuit son intensification en basse et moyenne montagne, après avoir vidé les plaines de ses flore et faune; les zones urbaines, artisanales et industrielles continuent à s’étendre; les activités de loisirs s’approprient les derniers hâvres de paix naturels du Jura et des Alpes.

L’impact de l’érosion de la biodiversité commence à se faire sentir: les insectes pollinisateurs, par exemple, déclinent partout, mettant en péril la fertilisation des cultures. Et rien ne sert de placer des ruches pour l’abeille domestique tous azimuts: ce qu’il faut ce sont des sources de nectar, donc des fleurs indigènes, soit des prairies et bandes fleuries, des haies, pour que les centaines d’espèces de pollinisateurs sauvages puissent accomplir cette tâche essentielle à la production agricole, en complément à ce que peine de plus en plus à faire Apis mellifera.

On l’aura compris il manque une véritable vision du long terme et une vraie volonté d’action au sein de nos instances dirigeantes qui, en majorité, ne prennent pas les enjeux biodiversitaires au sérieux: c’est dramatique parce que cette biodiversité fournit la base de notre existence, des fonctionalités indispensables non seulement à notre bien-être mais également à notre économie, via notamment la multitude des services écosystémiques (p. ex. la pollinisation ou la lutte naturelle contre les ravageurs). Il y a sur ce plan un énorme déficit éducatif et culturel, et il est patant au sein des dirigeants politiques. Le combat pour la biodiversité, paradoxalement, est encore plus important que celui pour la stabilisation du climat…

Notre vision strictement anthropocentrique des choses est la raison principale de ce fiasco. Homo sapiens est avant tout concerné parce qui l’affecte directement, dans sa chair ou dans ses modes de production. Ainsi, la Suisse qui a longtemps été pionnière sur les questions environnementales (protection de l’eau, de l’air et du sol) a clairement raté le virage de la biodiversité et des services écosystémiques. S’inspirera-t-elle bientôt de la France de Monsieur Hulot pour rattraper son retard?

En mettant systématiquement la croissance économique au premier plan, on sacrifie la nature, toujours et partout, remplaçant des raisons de vivre par de simples moyens d’exister sinon de survivre. Des forces destructrices puissantes sont à l’oeuvre. Les forces constructives et reconstructives qui vont fatalement s’y opposer on un défi colossal à relever. C’est en marche, mais l’issue demeure incertaine…

Il est indispensable de concevoir et créer des écoystèmes multifonctionnels où nos activitiés économiques côtoieront, partout, la biodiversité, de manière subtilement intégrée et équilibrée. On ne peut plus se contenter de mettre en réserve l’héritage du passé dans des parcs nationaux et régionaux, il faut se projeter dans un monde totalement nouveau, dans lequel la nature et la biodiversité retrouvent leur place, partout: lotissements suburbains, campagnes, rivières, forêts et zones récréatives. Il s’agit probablement de la plus grande oeuvre civilisatrice que l’Humanité aura jamais eu à réaliser.

* Université de Berne

**** 23votes




Commentaire de François de Montmollin le 15 juillet 2017 à 17:10

Très juste, les espèces exotiques nuisibles détruise tout puisqu’on doit tout bétonner pour leur faire place.

Commentaire de Pierre-Alain Tissot le 16 juillet 2017 à 10:35

Excellente analyse M. Arlettaz, souhaitons que l’on vous entende…
Malheureusement, une trop grande partie de nos autorités, dans une fuite en avant insensée, sacrifient encore aux dieux croissance et Mammon, la biodiversité n’étant ainsi que quantité négligeable.
Et la population, formatée à servir ces dieux avides, peine à changer sa vision de la toute-puissance de l’Homme et sous-estime la fragilité de la vie sur notre unique terre habitable.

*
*


* Ces champs sont obligatoires ! Veuillez entrer votre nom complet, les commentaires ayant un pseudonymes ne seront pas pris en considération.