Le conseiller fédéral Didier Burkhalter va-t-il nous «décevoir en bien», comme on dit volontiers dans le Pays de Vaud ? Pendant la semaine écoulée, il a en tout cas fait preuve à la fois de bon sens et de fermeté dans le bras de fer qui oppose actuellement l’Allemagne à notre pays. On l’a même entendu, lors des informations télévisées romandes du 2 février, «moucher» le journaliste de service qui affirmait que «toute l’Allemagne» désavouait la Suisse alors que ce même journaliste venait de mentionner un sondage faisant état de 53% d’Allemands mécontents, ce qui est évidemment très différent.
Le bras de fer avec Berlin nous en rappelle un autre, dans lequel était déjà impliqué un homme d’Etat neuchâtelois, Numa Droz. Conseiller fédéral à trente-deux ans et premier président neuchâtelois de la Confédération, auteur de nombreuses lois sur le commerce, l’industrie et l’agriculture, ce fils d’horloger chaux-de-fonnier avait été l’un des artisans de la Constitution fédérale de 1874.
Dans les années 80, plusieurs dirigeants socialistes et anarchistes allemands s’étaient établis en Suisse, notamment à Zurich. L’expulsion des plus turbulents n’avait pas suffi à calmer Bismarck, qui dépêcha en Suisse des agents chargés de le renseigner sur les activités de ces militants. Le 22 avril 1889, la police argovienne arrête à Rheinfelden l’inspecteur de police Auguste Wohlgemuth, de Mulhouse; l’homme est expulsé de Suisse, en mai, pour activité politique illégale. Fureur du «chancelier de fer», qui nous menace d’un blocus et d’un retrait de la garantie de la neutralité; en d’autres termes, la guerre ! Le conseiller fédéral Numa Droz donne alors la pleine mesure de ses talents d’homme d’Etat. Il répond courtoisement, mais fermement, que la neutralité n’est pas seulement une création de la diplomatie dans l’intérêt de l’Europe, mais qu’elle repose aussi sur la volonté du peuple suisse. Soutenu par l’ensemble du Conseil fédéral et des Chambres, il fait plier le «chancelier de fer». Celui-ci se contente de dénoncer pour un an le traité d’établissement conclu en 1867 entre l’Allemagne et la Suisse. Berne peut respirer, jusqu’en 1940.
Cette «affaire Wohlgemuth», vieille de plus de cent vingt ans, présente d’incontestables analogies avec la crise actuelle, même si de graves erreurs ont manifestement été commises, ce coup-ci, par certains de nos banquiers. Hier comme aujourd’hui, il y va de notre souveraineté. Le sang-froid et la fermeté, face au grand voisin du Nord, se sont toujours révélés payants. Et dans les deux cas évoqués ici, ce sont des Neuchâtelois qui indiquent la voie à suivre au reste du Conseil fédéral. Il est vrai que ces anciens sujets du roi de Prusse sont depuis longtemps immunisés contre les excès de la « Realpolitik » berlinoise.
Il y a quelques jours, en France, un père de famille handicapé a été molesté par six (!) policiers pour avoir laissé sa fille de 3 ans fait pipi derrière un buisson, dans un parc public.
S’il avait eu un chien, personne ne lui aurait rien dit.
Voilà où nous en sommes: la société tolère davantage les chiens que les enfants.
La menace d’une initiative ou d’un référendum est un outil politique redoutable, et l’UDC ne se prive pas d’en user. Mais pour que cet outil reste efficace, il faut prouver qu’on sait s’en servir, et qu’on est capable de mener l’entreprise à bien. Or, le parti de Christoph Blocher tend à devenir un parti qui menace beaucoup, mais réalise peu: en matière d’initiative et de référendum, ces derniers temps, il collectionne les échecs et les ratages (secret bancaire, accord fiscal avec les Etats-Unis…).
Une initiative, un référendum ne sont efficaces que s’ils aboutissent. A en faire de simples outils de communication et de propagande, on les grille et on se grille. La dernière menace de Christoph Blocher (interdire l’adhésion à l’UE dans la Constitution) prend malheureusement le même chemin. Elle est probablement irréalisable, et de surcroît contreproductive: lier les mains des générations futures, c’est affaiblir la Suisse.
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