ico Suisse Berne met le monde paysan au pied du mur: résistance ou suicide ?

20 février 2018 | Catégorie: suisse

PHILIPPE BARRAUD

C’est le pot de terre contre le pot de fer: en clair, l’agriculture suisse contre economiesuisse et le lobby de l’industrie des machines. Le résultat fait hélas peu de doutes, car le Conseil fédéral a choisi son camp et joue à fond la carte de l’ultralibéralisme.

Un récent sondage l’a montré, le peuple suisse est global mécontent de l’action du Conseil fédéral. Celui-ci, sous l’influence du ministre de l’économie, se laisse paresseusement entraîner dans une dérive ultralibérale nuisible à long terme aux intérêts supérieurs des Suisses.

M. Schneider-Ammann n’aime pas les paysans. Le monde paysan l’énerve. Il faut dire que c’est un monde auquel il n’entend pas grand chose. Mais l’agriculture suisse vient de loin, et c’est en elle que s’enracinent les traditions et les valeurs fondamentales de notre pays. Nous avons tous des paysans dans notre ascendance – y compris d’ailleurs les immigrés italiens, portugais, espagnols et tant d’autres. M. Schneider-Ammann, lui, est un industriel, un patron presque caricatural, qui ne raisonne qu’en termes de marché, de bilans et de dividendes.

Disons à sa décharge que c’est exactement pour cela que le PLR l’a porté au gouvernement, puisque cela servait sa stratégie ultralibérale. En sens, il fait le job, au delà des espérances. Mais les Suisses, dans tout ça ? Ont-ils vraiment intérêt à mettre dans leur assiette du bœuf argentin et brésilien, élevé aux hormones et aux OGM au prix d’une déforestation catastrophique, et d’un usage intensif de pesticides ? M. Schneider-Ammann ne se pose évidemment pas ce genre de questions: l’écologie et la santé publique sont des niaiseries de gauche. Ce qui l’intéresse, c’est que l’industrie des machines, dont il est un représentant éminent, puisse exporter dans les pays d’Amérique du Sud, et que l’industrie pharmaceutique et agrochimique puisse écouler des milliers de tonnes de pesticides suisses (et chinois, en réalité).

Au fait, et compte tenu des whereabouts industriels de M. Schneider-Ammann, n’y a-t-il pas là un possible conflit d’intérêts, qui devrait l’amener à se récuser sur ce dossier ?

Les paysans, très fâchés, ont refusé de participer à la table ronde organisée le 20 février à Berne. Il faut dire que dans cette affaire, l’agriculture suisse joue rien de moins que sa survie. Le revenu paysan est bien trop bas – 45’000 francs par an en moyenne – et chaque jour quatre exploitations disparaissent. Notons au passage que les paysans français aussi vont passer à la casserole du Mercosur et de l’accord CETA avec le Canada, eux dont le revenu annuel est de… 6’000 euros !

Dans ces conditions, l’agriculture suisse se trouve face à une alternative claire: mettre les pieds au mur, ou se suicider pour favoriser l’industrie des machines et les pharmas. Il ne resterait alors que des exploitations de niche, dans la production bio et locale. Le choix est donc clair. Une fois de plus, puisque le Conseil fédéral fait la sourde oreille, le peuple suisse doit montrer fortement qu’il entend défendre son agriculture, autrement dit un approvisionnement alimentaire de proximité et de qualité, avec des garanties de traçabilité.

Le 19 février sur France-Info, le photographe Yann Arthus-Bertrand tirait la sonnette d’alarme sur la catastrophe environnementale que représente l’élevage bovin industriel. Ouvrir les frontières de l’Europe et de la Suisse à l’industrie de la viande sud-américaine ne ferait qu’aggraver fortement le désastre.

Nos autoroutes ne sont pas assez encombrées…

La même obsession ultralibérale a conduit le Conseil fédéral a accorder précipitamment à une société zurichoise l’autorisation d’exploiter des lignes de bus qui entrent en concurrence directe avec les CFF. On voit qu’une fois encore, l’idéologie passe avant les intérêts bien compris de la population. A Berne, on ne s’est même pas posé la question de savoir si cette marée de cars n’allait pas aggraver le bilan carbone de la Suisse, qui n’est déjà pas très bon; tout simplement parce que cet aspect des choses n’intéresse absolument pas le Conseil fédéral ni la majorité de droite du Parlement. De la même manière, on ne s’est pas demandé si ces gros véhicules n’allaient pas encombrer encore davantage des axes routiers fortement surchargés, comme Genève-Saint-Gall et Bâle-Lugano. Aucune importance, seule compte l’application systématique de l’idéologie ultralibérale ! Gageons que les utilisateurs de ces bus à prix cassés s’armeront de patience pour franchir le Gothard, admirer le pont sur la Versoix, et les collines de Wangen-an-der-Aare !

Il faut s’attendre à d’autre assauts de libéralisation tous azimuts, parce que c’est une fuite en avant mondiale et européenne – donc réputée irrésistible – qui s’accompagne inévitablement d’un affaiblissement de l’Etat, de ses structures et de ses moyens. Ce qui nous prépare un retour de balancier électoral tout aussi inévitable, qui obligera la majorité actuelle à mettre un bémol à son arrogance et à ses délires idéologiques.

 

 

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Commentaire de B. Brunner le 20 février 2018 à 14:05

Bien dit. Mais il faut aussi (ré)agir. Acheter local et bio (d’ailleurs souvent contradictoire dans les super-marchés!), et si possible directement chez les paysans. Supporter les paysans. Un jour, probablement pas si lointain, le système s’écroulera, c’est inévitable, car nous surconsommons les ressources de la terre, et nous devenons une civilisation “hors-sol”, où la plupart sont non-seulement incapables se nourrir sans super-marché, mais en plus inconscients du besoin d’une agriculture durable et locale. Et ce jour là, ça fera très très mal.

A ce moment-là, seule une production locale, durable, faite avec des semances fertiles (sans le besoin de Monsanto et consorts et toute leur chaîne d’approvisionnement) nous garantira de pouvoir manger. Seule une énergie renouvelable locale nous permettra de nous chauffer.

Nos politiques, surtout PLR, mais aidée partiellement par l’UDC et d’autres, ont oublié à quel point les besoins de base (eau, nourriture et chaleur) sont vitaux et précieux.

C’est aux citoyens votants de le leur rappeler à l’occasion du vote des prochaines initiatives, et aussi lors des prochaines élections.

Commentaire de Pierre-Alain Tissot le 24 février 2018 à 19:58

Le Temps du 24 février, qui n’est pourtant pas tendre avec les paysans et promeut le mondialisme, écrit : « La fin des ” paysans ” c’est aussi la fin d’une certaine Suisse ».
Yves Pétignat y cite l’ouvrage de Pierre Bitoun, ” Le sacrifice des paysans. Une catastrophe sociale et anthropologique “, L’Échappée, 2016.
Donc, triste fin en perspective… ou alors un sursaut, en lançant des référendums contre ces accords de libre-échange ?

Commentaire de Pierre-Alain Tissot le 24 février 2018 à 21:23

Entendu, parmi les réactions, un peu crues, sur Schneider-Ammann et ses accords de libre-échange : « Il veut bouffer du plastique, cet imbécile ? »

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