ico Suisse Aide à la presse: un tabou qui doit tomber

24 janvier 2017 | Catégorie: suisse

PHILIPPE BARRAUD

La disparition brutale de L’Hebdo a créé un choc en Suisse et dans le monde des médias. Choc d’autant plus ressenti que l’hebdomadaire n’est probablement pas le dernier titre à disparaître. Dès lors, une aide publique à la presse ne doit plus être un tabou: la culture est bien subventionnée à près de 100%, et n’y perd pas son indépendance !

La situation de la presse imprimée paraît inextricable, le nombre de publication s’est effondré en quelques années. On touche à la fin d’un système, en soi pervers, dans lequel les journaux ont pris l’habitude de vivre sous perfusion de la publicité, plutôt que de la vente de leurs services au juste prix. Ainsi, les lecteurs ont pris l’habitude d’être eux-mêmes subventionnés, puisqu’ils ne payaient qu’une minuscule partie des coûts réels de production.

Cela a pu fonctionner longtemps, mais les premiers craquements sont apparus il y a quelques décennies déjà: bien avant l’apparition des médias numériques, de nombreux journaux ont disparu faute de recettes suffisantes. Quant aux autres, ils ont survécu plus ou moins bien, en se soumettant aux pressions croissantes des milieux économiques: que de pages-prétextes consacrées à l’horlogerie de luxe les lecteurs n’ont-ils pas subi, dont le seul but était d’engranger de la publicité ! Que de «unes», que de pages défigurées par des pavés publicitaires importuns, imposés par les annonceurs, sous la menace de fermer le robinet. En clair, les journaux étaient, et sont toujours, sous la pression intense des annonceurs, ce qui est mortel pour leur indépendance rédactionnelle.

C’est pourtant au nom de cette indépendance que beaucoup, dans et hors des médias, rejettent systématiquement toute idée d’une aide publique à la presse. On comprend que les éditeurs veuillent rester maître du jeu, avec pouvoir de vie et de mort – surtout de mort, par les temps qui courent – sur les titres. En revanche, on peine à comprendre l’opposition de principe de nombreux journalistes et politiciens à toute idée d’une telle aide. Car l’équation est désormais claire comme de l’eau de roche: ou bien les médias acceptent une forme d’aide publique qui reste à définir, ou bien ils crèvent, droits dans leurs bottes et leurs principes sans doute, mais ils crèvent !

Dans une société démocratique, il n’y a rien de plus inutile qu’un journal mort, tout prestigieux fût-il dans ses années de gloire. Chacun peut aujourd’hui faire le constat que le journalisme de qualité, sans lequel il n’y a pas de démocratie vivante, est en voie de disparition. Parce qu’il coûte cher, parce qu’il est exigeant, parce qu’il demande des forces importantes. Si L’Hebdo est mort, c’est aussi parce que, après avoir perdu 90% de ses effectifs des belles années, il ne pouvait plus offrir aux lecteurs la densité et la qualité d’articles nécessaires.

Or, il n’y a rien actuellement pour remplacer les titres disparus, ou sur le point de disparaître. Les réseaux sociaux ? Ce sont des chapelles de désinformation; les médias en ligne ? Ils n’investissent pas assez, quoiqu’ils ratissent la publicité, pour financer un journalisme de haut niveau. Restent les petites structures numériques cantonales et locales mais qui, comme leurs prédécesseurs imprimés, sont trop inféodés à leur biotope économique et politique pour produire un journalisme de qualité, qui implique inévitablement du travail d’investigation et de l’esprit critique.

Face à ce danger immédiat, on peut soit abandonner la décision au marché, et demain, se contenter de 20 Minutes pour tout potage. Impensable. Ou alors, on peut lancer une réflexion sur une forme d’aide à la presse, sur le modèle de l’aide à la culture: curieusement, on entend souvent brandir le souci de l’indépendance rédactionnelle pour refuser toute aide publique, mais jamais on n’a entendu un acteur culturel – théâtre, opéra, ballet, orchestre, festival, musée… – refuser toute aide publique sous prétexte de se protéger des pressions !

Le choix est désormais clair. Dans l’univers médiatique en peau de chagrin qui est le nôtre, il vaut mieux qu’il y ait quelque chose, plutôt que rien.

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Commentaire de Joseph Richoz le 24 janvier 2017 à 23:22

Une nuance de taille existe entre se détourner d’un journal en raison d’une ligne éditoriale qu’on ne partage pas et se réjouir publiquement de la fin de son existence et des douloureuses pertes d’emploi accompagnant ce genre de décision.

On peut aussi éprouver de l’empathie devant l’angoisse que peut ressentir une corporation qui réalise que son métier est en train de disparaître, principalement en raison d’une mutation technologique qui lui a fait perdre son monopole sur le traitement des informations. La peur n’en reste pas moins mauvaise conseillère

Les pouvoirs publics auraient-ils dû soutenir les typographes il y a une vingtaine d’années au motif que leur activité était menacée en raison de la diffusion et la généralisation de l’utilisation des ordinateurs personnels ? Le métier de typographe a disparu depuis et les personnes qui l’exerçaient ont dû effectuer une reconversion professionnelle.

Si les pouvoirs publics venaient en aide aux médias, quels seraient les critères donnant droit à la manne publique ? Posséder une carte de presse ? Alors, tous les médias devraient avoir droit à cette aide. Un journaliste financé par l’état, ne serait-il pas le chargé de communication de la main qui le nourrit ? Oui, c’est vrai, l’état c’est moral, tandis que les requins de l’économie incarnent le mal.

La multiplication quasiment à l’infini des sources d’informations procurée par Internet a transformé le destin d’une profession qu’on pouvait croire protégée en victimes. Si le métier de journaliste consiste à relater des événements sans analyse, alors les agences de presse sont là pour ça et leurs dépêches sont en libre-service dans notre monde digital. Si le métier de journaliste consiste à marteler, numéro après numéro, que « l’UE, c’est génial » ou que « l’UDC, c’est mal », alors n’importe quel blogueur motivé peut aussi le faire, souvent avec plus de talent que les chroniqueurs de métier. Et le lecteur renonce sans état d’âme à sortir sa bourse pour voir, lire ou entendre ce genre de commentaire.

Reste l’argument de « Pas de démocratie sans une presse de qualité ». Mais où se cache depuis une dizaine d’années cette presse dite de qualité en Suisse romande ? Dans le quotidien de référence de Suisse romande ? Plutôt dans la presse étrangère en ligne ? Dans une des entreprises de la RTS ? Dans les innombrables blogs plus ou moins louches, plus ou moins éclairés comme Commentaires.com ? En fait, l’information de qualité résulte dans la somme de toutes les sources disponibles et non pas dans un unique organe de presse. Et cela, c’est sans doute la véritable révolution.

Commentaire de philippe lerch le 25 janvier 2017 à 0:29

Je ne partage qu’une partie des opinions de M. Barraud: une presse qui investigue n’est pas gratuite et la diversité de cette presse est importante pour le bon fonctionnement des démocraties. Par contre, pour quelle raison serait-ce une tâche des collectivités publiques de financer tout ou partie de ce contre pouvoir ?

L’exemple avancé du financement de la culture est bancal, dès lors que ces activités ont d’abord un caractère ludique. Encore faudrait il expliquer au contribuable pour quellel raison, un opéra par exemple, mérite ses subventions, dès lors que les amateurs / spectateurs seraient, dans l’ensemble, en mesure de s’offir leur place au prix réel pour assister à deux ou quatre soirées annuelles “voir et être vu”.

Si le citoyen Lambda ne comprend pas qu’il serait légitime de débourser 20 CHF (4 cafés !) ou plus pour un hebdomadaire digne de ce nom et qu’il choisi la paresse et se contente des nuisances qui encombrent tous les matins nos trains et nos gares, il n’y a rien à gagner à lui demander (lire à le forcer) de co-financer une presse qui, de fait, ne l’intéresse pas.

Une revue spécialisée quelconque (même platrée de publicité) coûte également une ou deux dizaine de francs, et personne ne semble s’en offusquer.

Commentaire de Xavier Gruffat le 26 janvier 2017 à 15:23

RTS pourrait faire office vu qu’en grande partie déjà payé par les impôts (Billag). A mon avis la presse papier va disparaître à terme, les gens dans le monde entier sont sur leur smartphone. La SSR n’a qu’a faire comme la BBC en créant un site internet de news de qualité pour aller au frontal avec 20min, faire passer une loi à Berne. Regardez sur Similarweb.com pour voir que dans chaque pays il y a la place pour maximum 2 à 3 grandes plateformes de news (Repubblica en Italie, UOL et Globo au Brésil, Le Figaro et Le Monde en France, 20 min et SSR en Suisse, Bild et Spiegel en Allemagne, Foxnews et CNN aux Etats-Unis, lanacion en Argentine, etc.) Les places sur Internet sont chères et très concentrées. Le fameux concept de la Silicon Valley “First Takes All.”

Commentaire de Jean-Michel Esperet le 28 janvier 2017 à 14:34

Une nouvelle contribution ecclésiastique déguisée? Et puis quoi encore?

Commentaire de François de Montmollin le 29 janvier 2017 à 0:21

Une aide publique à la presse ? Inévitablement elle sera orientée à gauche, étant donné la composition actuelle de l’administration. On a déjà assez de propagande déguisée. Il n’y a qu’à penser au ton spécial qu’adoptent les commentateurs pour prononcer le mot “gauche”, c’est quasi religieux!
Et pourquoi la presse ignore-t-elle la source d’information inouie qui nous vient de l’autre bord : rt.com
On y apprend par exemple la panique qui s’empare de la police suédoise, à Malmooe ?
ça change un peu des litanies habituelles!

Commentaire de pierre frankenhauser le 1 février 2017 à 1:06

Il est hors de question que les citoyens doivent subventionner de manière obligatoire des médias qu’ils n’ont pas choisis, dans un énième impôt déguisé. L’Hebdo deviendrait alors la version papier de la Radio-Télévision Socialiste.

A ce sujet, je voterai pour l’abolition de la redevance radio/TV:

http://www.nobillag.ch/index.php/fr-FR/

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