ico Suisse Le culte du non-événement

9 juin 2004 | Catégorie: suisse

Les enjeux politiques sont-ils si peu importants, qu’on ne s’intéresse qu’aux aspects les plus anecdotiques? De l’affaire des fuites au vote du Conseil national sur l’or de la BNS, on ne parle que de l’accessoire, que l’on gonfle à outrance pour s’en faire des psychodrames infantiles.

Sincères ou par provocation, les journalistes ont parfois des pudeurs, ou plutôt des œillères, stupéfiantes. Lorsque l’addition des voix de l’UDC et du parti socialiste a fait prévaloir la solution d’un partage des bénéfices de la BNS à l’AVS et aux cantons, ils n’ont pas manqué, effarés, de parler d’alliance «contre-nature»: la gauche n’avait-elle pas commis l’irréparable, perdu son âme blanche et pure en collaborant avec l’UDC? (On notera au passage que personne n’a demandé à cette dernière si elle n’avait pas perdu son âme en s’alliant pour la circonstance avec la gauche, mais l’UDC n’a sans doute pas âme…)

On s’étonne de cet étonnement. Depuis que la politique existe, des majorités de hasard réunissent dans les parlements des partis opposés, mais qui se rejoignent sur un objet particulier: phénomène banal de chez banal. C’est exactement ce qui s’est passé cette semaine, et on ne voit pas là de quoi fouetter le quart d’un chat. Mais c’est comme si la polarisation, bien réelle, de la vie politique en Suisse suscitait un désir de davantage de polarisation encore. Comme si les observateurs voulaient que les partis les plus profilés se haïssent les uns les autres, par principe, au point d’exclure tout vote commun. C’est le funeste système à la française, où un projet politique n’est pas jugé pour ce qu’il vaut, mais seulement sur la base de l’appartenance de celle ou celui qui le défend.

A ceux qui parlent d’alliance «contre-nature», et qui prédisent par ailleurs la fin du régime historique de concordance, on opposera que précisément, l’UDC et le PS ont manifesté là un bel exemple d’esprit de conciliation à la suisse, au-delà de leur divergences de fond!

On s’étonne aussi du tapage fait autours de «fuites», tolérées voire organisées peu ou prou par les conseillers fédéraux. Certes, cela fait désordre, cela donne une image peu noble de la politique au plus haut niveau. Mais ceux qui s’indignent sortent-ils d’une longue hibernation? Veulent-ils nous faire croire à un phénomène inédit et menaçant? Cela fait bien une dizaine d’années que chaque dimanche, la SonntagsZeitung et le Sonntags Blick font leurs gros titres et leurs choux gras avec des fuites venues des sommets de l’administration! Qu’y a-t-il d’intrinsèquement nouveau, de différent, dans les fuites de ces derniers mois? Rien, sinon les réactions des observateurs. Mais il est possible qu’avec la publicité qui leur sont faites, les fuites deviennent, pour nos ministres, un moyen de gouverner et d’accroître leur pouvoir les uns sur les autres. La société devient de plus en plus violente, pourquoi la politique ne suivrait-elle pas le même chemin?

Dans ce pays, la vie politique au quotidien est si terne que pour échapper à la déprime, ceux qui la suivent de près se procurent des frissons existentiels, quitte à déraper dans un léger délire. Ils feignent de croire que la politique de concordance est condamnée, voient des crises institutionnelles profondes là où il n’y a que routine politicienne (c’est-à-dire des coups tordus), et affirment que la Suisse est devenue «ingouvernable». Doux Jésus! Combien de pays dans le monde voudraient être aussi «ingouvernables» que la Suisse?

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