ico Société Une plongée magnifique dans l’univers de Gustave Roud

5 mars 2018 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Oublions un moment le bruit et la fureur du monde, pour nous immerger dans un délicieux cocon de poésie, au cœur de la campagne vaudoise, dans le silence de la ferme où vivaient Gustave Roud et sa sœur Madeleine…

On doit cette immersion passionnante à Bruno Pellegrino, un spécialiste du poète du Jorat, qui du haut de sa connaissance de Roud – qui est immense – raconte la vie quotidienne dans la vieille maison, les saisons, le jardin enchanté, les errances de Gustave sur les chemins, ses photographies, les beaux paysans qu’il aimait. Ce n’est ni un reportage ni de l’histoire, mais un formidable et convaincant exercice d’imagination féconde, une rêverie enchantée bâtie sur le réel – comme dit Gaston Bachelard, «le rêve est plus fort que l’expérience.»

Ce qui frappe dans «Là-bas, août est un mois d’automne»*, c’est la sensibilité de ce jeune auteur à d’infimes détails qui, pour des personnes… moins jeunes, font remonter d’émouvants souvenirs. Ayant eu le privilège de grandir à la campagne au mitan du 20e siècle, je retrouve dans ce livre le goût inimitable et intense des souvenirs d’enfance, qui précisément s’attachent aux détails et aux objets. Pellegrino explore les vieilles armoires de la ferme, les commodes anciennes: «Gustave Roud pousse les objets pour faire de la place sur le bureau. Sa tasse vide a laissé un rond noir sur le sous-main. Il ouvre les portes de la grande armoire de chêne. A l’intérieur, ça sent le sous-bois, l’alcool et la pluie avant qu’elle tombe – parfum de cave, de grange… » Il décrit les goûters au thé de Chine fumé, les bricelets au cumin, le gâteau à la résinée, le chat roulé en boule sur le vieux poêle…

On se chauffe au fil des pages à ce vieux fourneau, on observe les fauteuils élimés qui étaient celui de tel grand-père, de telle tante, on fait le tour des pièces, dédiées chacune à une circonstance particulière. On accompagne le poète dans sa douloureuse indécision, son mal-être, sa quête du mot juste, dans ses paysages de campagne déjà perdue.

Que dirait-il aujourd’hui de la campagne telle qu’elle est devenue, désincarnée, mécanisée, désertée ? Il aurait été dévasté sans doute par cette campagne encore bien plus perdue qu’à son époque, parce qu’elle a perdu le sens, et les valeurs qu’elles portait. Il y a quelques jours, le journaliste Yves Petignat a publié dans Le Temps un article poignant intitulé: «La fin des paysans».  L’auteur ne parle pas de la fin d’un métier, mais de celle d’une culture, d’une civilisation: «Ce que les chiffres ne disent pas, c’est l’impact sur la société suisse de l’effacement d’une forme de vie sociale, la ruralité. Cette culture qui a si fortement modelé la mentalité et les institutions suisses ne se résume pas au folklore. Elle était fondée évidemment sur le travail de la terre et la proximité de la nature comme valeurs centrales ainsi que sur la volonté d’une autosuffisance maximale. Mais caractérisée par un rapport particulier à l’argent, «la valeur d’usage plutôt que la valeur marchande».

Le livre de Bruno Pellegrino témoigne d’une intelligence profonde de son sujet. De plus, son écriture est précise et brillante, d’une grande beauté, d’une recherche constante du mot juste. Ose-t-on parler de chef d’œuvre, notion si rare de par chez nous ? Allez, osons ! Et plongeons-nous, dans la chaleur et le silence, au coeur d’un voyage qu’on n’oubliera pas de sitôt.

* Editions Zoé, existe aussi en version numérique.

 

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