ico Société Une langue en voie de disparition

13 juillet 2017 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Est-ce qu’on enseignera encore le français dans les classes romandes en 2050 ? Question absurde ? Pas si sûr. En Suisse comme en France, la langue française est méprisée, galvaudée, «simplifiée» parce qu’on la juge trop exigeante, trop compliquée, et donc elle est mal enseignée. Alors on met de l’anglais partout, pour avoir l’air dans le vent, en oubliant que la moitié de la population suisse n’entend pas cette langue.

Qu’on se comprenne bien: je n’ai rien contre la langue anglaise, au contraire, d’ailleurs elle fait partie de mon travail quotidien. Mais à quoi bon vouloir systématiquement remplacer le français par de l’anglais dans tous les secteurs de notre société ? Prenez les lanceurs de jeunes entreprises: ils doivent obligatoirement les qualifier de start-ups, et leur donner une dénomination à consonance américaine, de crainte sans doute de passer pour des ringards, et se voir privés de financement par les business angels. Quant aux titres professionnels, ils sont aussi ronflants que vides de sens. Le moindre sous-fifre devient key account manager, et la femme de ménage, cleaning consultant.

Ces mêmes acteurs de l’économie, lorsqu’ils s’expriment en français, truffent leur discours d’expressions anglo-saxonnes, ou de mots français inventés dérivés de l’anglais: ils veulent relever des challenges, et adresser les problématiques, ce qui fait tout de même plus classe que résoudre les problèmes.

Tous les domaines de la société sont affectés, sinon infectés, par l’anglomanie. Les grandes régies fédérales font leur publicité en anglais – ou une sorte d’anglais médiocre, le swissglish -, et les grandes enseignes s’acharnent à vous vendre du linge sale. Dans le sport, on a cru accéder à l’élite mondiale en multipliant les leagues, et dans les universités, on ne saurait plus parler de licences et de doctorats.

Les gens des médias portent une lourde responsabilité dans cette évolution, caractérisée comme toutes les modes par un suivisme béat et une absence totale d’esprit critique. Certains journalistes veillent au grain, comme l’excellent Simon Matthey-Doret sur La Première, ou bon nombre de ténors de Radio France, mais le combat est par trop inégal, et l’ouragan anglomane renverse tout sur son passage.

Mais il n’y a pas que l’anglomanie pour détruire la langue française. Il y a aussi la manie d’élider de plus en plus de mots. Sur nos radios, encore elles, on se contente d’évoquer l’info ou l’éco; chez les simples péquins, on quitte son appart’ pour aller au restau’. Et lorsqu’il s’agit d’écrire… A cet égard, nos voisins français sont certainement les plus actifs fossoyeurs de la langue française; même chez les professions libérales et les universitaires, le participe passé n’existe plus. Et il existera d’autant moins à l’avenir que plus personne ne s’offusque de voire de l’infinitif partout, surtout à l’école – c’est plus simple, et l’essentiel n’est-il pas que l’on se comprenne ?

On ne parle évidemment même pas de l’imparfait du subjonctif, tombé en désuétude et ridiculisé, alors que chacun l’utilise quotidiennemennt en italien, par exemple, ce qui enrichit à la fois la langue et la précision de ce que l’on veut dire.

Une autre évolution frappante est l’apparition rapide du tutoiement lorsqu’une personne répond à une question: les sportifs et les chanteurs ont lancé la mode, Federer en particulier: «Pour gagner un match, tu dois te préparer.» Qui sera le premier politicien à faire le pas, à tutoyer le journaliste, et donc l’auditeur ? Une autre dérive consiste à tout mettre au présent par incapacité sans doute à utiliser les autres temps, du footballeur qui essaie de raconter son match (pénible!) au présentateur météo qui vous dit que demain, il fait beau et chaud, et que le weekend prochain, il pleut.

La langue française est victime de sa subtilité et de sa complexité, et on doit bien admettre qu’elle est peu adaptée aux moyens de communication contemporains, notamment avec ses accents et ses apostrophes, exaspérants sur le clavier d’un smartphone (on devrait dire téléphone portable, mais le sens n’est pas tout à fait le même). Mais d’un autre côté, toutes ces «encoubles» sont des témoignages du passé de notre langue et de son évolution. Partant, vouloir les simplifier, en supprimant le circonflexe par exemple, c’est en même temps effacer la «notice historique» attachée mot. Or cela fait partie de la richesse de la langue; y renoncer par un banal souci technocratique de simplification est un appauvrissement net du français, et donc, un appauvrissement intellectuel de celui qui le lit et le parle.

On voit bien que l’école est en permanence tentée par cette voie malheureuse, en particulier face aux difficultés d’enfants issus de milieux défavorisés ou de l’immigration. Or c’est de la charité mal placée: tous les enfants, d’où qu’il viennent, ont droit à la meilleure formation en français; il est inimaginable que les uns maîtrisent parfaitement la langue et sa richesse difficile d’accès, et que les autres doivent se contenter d’une langue au rabais, qui leur permettra certes de communiquer, mais en même temps les confinera dans leur statut de locuteurs de seconde zone.

C’est malheureusement ce qui se passe souvent au niveau de l’apprentissage. Alors que j’étais journaliste à L’Hebdo, j’avais mis sur pied un test dans une école professionnelle: nous avions demandé à une vingtaine d’élèves pris au hasard d’écrire une courte lettre de motivation pour un emploi. L’enquête n’a jamais été publiée, tant les résultats furent désastreux. Dans certaines lettres, chaque mot comportait une ou plusieurs fautes. Je me demande, rétrospectivement, comment ces malheureux ont pu décrocher un emploi…

Tout cela pour dire que la défense de la langue française, toute difficile qu’elle soit, est une nécessité absolue, à la fois d’un point de vue culturel et de civilisation, et pour assurer l’égalité des chances pour les jeunes. Faute de cela, la littérature française deviendra inaccessible à toute une catégorie de la population. Comme ce jeune beur face à une page de littérature lors d’un examen: «Je comprends rien, il écrit comme un cochon ! » C’était Victor Hugo…

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Commentaire de Yannick FOURNIER le 14 juillet 2017 à 8:32

Votre inquiétude est compréhensible et relayée tous les 1 à 2 ans par vos confrères qui dressent un constat similaire.

Cependant, je ne vois pas la plus-value à utiliser l’équivalent français d’anglicismes issus d'”innovations” ou d’utilisations récentes quand cela peut amener une confusion avec un mot générique ou quand le français est plus long à prononcer et à écrire, ce qui revient à augmenter inutilement l’entropie du langage.
Exemples : CPU / unité centrale de traitement ; chip / puce (électronique) ; car wash / station de lavage automobile à haute pression ; airprox / presque-collision aérienne ; wrap / sandwich roulé cylindriquement et tronçonné obliquement ; drive-in / (je vous laisse traduire) ; flag / drapeau (dans un programme informatique); smartphone / (vous l’avez cité vous-même)
Bref, ma liste n’est certes pas aussi convaincante que je l’aurais souhaitée, mais pour résumer la réflexion que je me fais depuis des années : je trouve que c’est enrichir le vocabulaire que d’utiliser le mot idoine en fonction du sujet (quitte à métisser les langues) plutôt que de se forcer à n’utiliser que l’équivalent français au risque de rallonger inutilement le dialogue.

Le meilleur moyen pour que le français devienne précurseur de nouveaux mots et supplante les anglicismes, c’est d’innover dans des domaines et dans des régions francophones ! Est-ce qu’à l’inverse vous seriez triste de voir les autres pays du monde, notamment UK/USA, utiliser des “francicismes” à la place de leur équivalent anglais ?

Petite anecdote : vous évoquez le mot “challenge”, il s’agit en fait d’un de ces mots qui ont fait le ping-pong par-dessus la Manche au cours des conquêtes normandes. À la base il s’agit du vieux français “chalonge” lui-même issu du latin calumnia : https://fr.m.wiktionary.org/wiki/challenge
Donc pour ma part, aucune vergogne à l’utiliser, mais avec prononciation à la française 😉

Commentaire de Pierre Santschi le 14 juillet 2017 à 9:17

A côté de l’article du professeur Arlettaz, ce rappel de la richesse de la biodiversité linguistique est bienvenu. Mais la lutte est difficile devant l’aplaventrisme des gouvernements occidentaux devant un sabir anglicisant “économard” (on peut aussi fabriquer des néologismes dans le biotope francophone!) qui n’est que le résultat d’OGM (OGM = Objet Générateur de Médiocrité) culturels à vision hégémonique. Merci à M. Barraud de soutenir cette lutte. Faut-il voir un clin d’oeil dans la date choisie pour faire paraître cet excellent article, même s’il fut rédigé le jour précédent?

Commentaire de Gabrielle Mudry le 14 juillet 2017 à 11:19

Mille et une fois BRAVO pour cette analyse!
Snobisme ou paresse?… On simplifie à outrance. Mais jusqu’où ira-t-on?

En arrivera-t-on à grogner comme les hommes préhistoriques?

Commentaire de Philippe Druey le 14 juillet 2017 à 16:57

D’accord avec votre inquiétude pour la langue française, je m’insurge toutefois contre le qualificatif d'”excellent” dont vous affublez le journaliste Simon Matthey-Doret. En effet, ce personnage est d’une inculture crasse et fait tellement de peine quand il étale son brillant savoir dans ses seuls domaines de prédilection qui semblent être les Rolling Stones et le ski-alpinisme : tellement pauvre et navrant … !
Et cette médiocrité du dit journaliste se double très souvent d’une connivence à l’égard de tout ce qui est de gauche ou écolo. Dernier et frais exemple en date : son interview de ce matin sur la RTS du président des mulsumans vaudois était un parfait exemple de dhimmitude scandaleuse. Lorsque le représentant de la RATP (religion de d’amour, de tolérance et de paix) prétend que le “terrorisme chrétien” cause presque autant de morts dans le monde que le terrorisme islamiste, l'”excellent” Matthey-Doret laisse dire et ne bronche pas. Alors que, devant de telles inepties, un journaliste responsable et un tant soit peu cultivé aurait immédiatement interrompu son interlocuteur en lui demandant d’énumérer les cas de terrorisme chrétien (s’il en existe un seul).
Bref, heureusement que SMD sévit à la radio et non à la télévision, car il fut tellement pleutre et minable durant cette interview qu’il a sans doute dû finir en slip dans son studio, par pur plaisir de se déculotter devant un représentant de l’islam.
Pensez-vous vraiment que l’attitude de ce journaliste aurait été aussi complaisante face à un représentant juif, catholique ou protestant ?

Commentaire de François de Montmollin le 15 juillet 2017 à 17:04

Pas de problème, à cette date, les langue europénnes auront toutes disparu, tout se passera en vermicels.

Commentaire de pierre frankenhauser le 16 juillet 2017 à 22:56

Si vous voulez contribuer à défendre notre pays tant contre l’invasion du mondialisme – et notamment de ces anglicismes – que de son islamisation, voici une pétition que vous pouvez signer:

http://www.stop-invasion.eu/fr/

Commentaire de Xavier Gruffat le 18 juillet 2017 à 18:39

Un bon article (éditorial) hier lundi dans le “Wall Street Journal” qui montre une étude qu’aux Etats-Unis une personne qui sait une 2ème langue que l’anglais gagne seulement 2% en plus, autant dire “peanuts”. C’est pourquoi il veut que la programmation informatique devienne obligatoire au gymnase (High School) et plus une langue étrangère. De retour de New York ce mardi, je note pour vivre dans un pays de 206 millions d’habitants (Brésil) que l’anglais et les Etats-Unis sont en train de tout rafler en Occident, de HBO, Netflix à Facebook. Pour moi ce débat s’inscrit dans un problème plus large. La globalisation favorise l’anglais et les Etats-Unis. Quelle place pour nous Romand qui représente un pour 3000 mille de la population mondiale dans la globalisation si même le grand Brésil est incapable de résister ou même la France de Macron si américanophile a des difficultés ? Vaste débat qui m’inquiète pour l’avenir de la Suisse. Peut-être devenir un 51ème état américain peut être une idée que j’avais déjà avancé sous forme de provocation…
Ps. En physique la grande bulle (USA) absorbe toujours les plus petites (France, Brésil, Suisse…).

Commentaire de Ben Simkins le 20 juillet 2017 à 9:11

Chers fondamentalistes francophones, c’est votre protectionnisme et prescriptivisme qui affaiblissent votre langue; en lui interdisant d’évoluer librement en fonction de son temps.

Ce n’est donc pas un mystère que le simple badaud empruntera plus facilement un anglicisme plutôt que de risquer l’ire des gardiens du temple en osant innover en français.

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