ico Société Un beau projet, le Parc périurbain du Jorat

2 mars 2017 | Catégorie: société

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PHILIPPE BARRAUD

Le Parc périurbain du Jorat est un beau projet, à la fois novateur et indispensable dans une optique de développement durable. Et pourtant, la fronde se lève, signe qu’un tel projet implique une évolution profonde des mentalités dans notre rapport à la forêt.

La première salve contre le projet, dont l’équipe de direction a été mise en place l’automne passé, vient du président du Groupement forestier Broye-Jorat, Daniel Sonnay, qui en appelle à la population dans une lettre ouverte, citée par Le Courrier. Selon lui, on ne peut pas vouloir laisser 400 hectares de forêt en friche, ni oublier le travail des hommes du terrain qui ont «entretenu» ce patrimoine pendant des décennies, ni accepter que «les magnifiques grumes» finissent en pourriture.

Rappelons qu’un parc naturel périurbain est – comme son nom l’indique – un périmètre protégé situé à proximité d’une région fortement urbanisée, qui offre à la faune et à la flore indigène des milieux naturels intacts dans leur zone centrale, et à la population proche, une expérience unique de la forêt. Le parc est en effet constitué de deux zones, une zone de transition, et une zone centrale de 400 ha. La zone de transition, ouverte à toutes les activités traditionnelles, sert de tampon et offre des possibilités variées d’éducation, de découverte et de détente. Ce qui manifestement «coince» pour le forestier Sonnay, c’est que la zone centrale est effectivement laissée à sa propre évolution. Seuls les promeneurs y sont admis, sur des sentiers balisés, où les chiens sont tenus en laisse. Toute autre activité est interdite, comme la sylviculture, la chasse, la cueillette de champignons, le VTT, l’équitation et… les éoliennes.

Le Courrier, qui a clairement choisi son camp, illustre son article de photos de forêts après tempête avec ce titre «Est-ce vraiment ce que l’on veut ?» La démarche est téléphonée, mais la réponse est néanmoins : «Oui !» Oui, parce que l’obsession de la forêt propre en ordre n’est pas favorable à la forêt, ni à la faune, ni à la flore. Bien sûr, la conception écologique et durable dont relève un parc périurbain s’oppose à la «gestion économique» de la forêt, lorsque celle-ci n’est considérée que comme une ressource devant dégager des revenus, exploitée de manière plus ou moins industrielle en fonction du marché, preuve en soit le fait que de grands chantiers de coupe sont lancés en pleine période de nidification des oiseaux, par exemple.

Cette révolution des mentalités, ce véritable changement de paradigme sont évidemment durs à avaler pour ceux qui ont toujours œuvré dans le cadre de la forêt exploitée et poutzée. Pourtant, la réflexion et le dialogue sont plus utiles que les appels à la résistance des promeneurs de chiens. Hier encore, on décriait et on critiquait l’agriculture biologique, le respect du sol et de sa microfaune; mais les esprits évoluent très vite, et on réalise aujourd’hui que c’est la seule voie juste, c’est-à-dire celle qui assure la pérennité de l’agriculture et de notre alimentation.

Il en va de même pour la forêt. Si les anciens sont choqués de voir des troncs pourrissant sur le sol, des arbres secs pleins d’oiseaux nocturnes et un formidable fouillis de sous-bois dense et piquant, la faune et la flore y trouvent d’innombrables niches d’habitat, et de la nourriture. Dans les grands parcs du Canada, on rencontre souvent des amoncellements gigantesques de troncs, tombés au cours des décennies, voire des siècles passés. Et des panneaux indiquent: «Le bois mort est la nourriture des arbres». Eh oui! Ce n’est pas que de la «pourriture»! C’est la bonne conception de la forêt, un milieu qui évolue sur le temps long, avec des déséquilibres, des accidents, des tempêtes, des incendies… N’oublions jamais que ce milieu-là s’est très bien développé tout seul pendant des centaines de millions d’années, et qu’il fera de même quand nous ne serons plus là pour le «gérer», si nous prenons la peine de ne pas le détruire.

Vouloir préserver près des villes, sur une surface bien délimitée, des aires où la forêt sera laissée à elle-même, est non seulement souhaitable mais indispensable, tant notre environnement porte partout la marque des activités humaines, la plupart du temps au détriment de cet environnement, qui s’en trouve dramatiquement appauvri. La faune, en particulier, meurt du cisaillement frénétique de ses habitats. Et que les promeneurs se rassurent, mieux, se réjouissent: en parcourant cette forêt sauvage et spectaculaire, ils retrouveront les racines archaïques de leurs ancêtres, les mythes, les émotions et les mystères de la forêt profonde – celle, éternelle, de Dante: «Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura… ». Surtout, ils verront au fil des ans une forêt comme on n’en voit guère que là où elle est restée intacte, notamment dans l’Est de l’Europe. Et croyez-moi, c’est vraiment autre chose !

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Commentaire de pierre frankenhauser le 3 mars 2017 à 9:08

Je trouve aussi que c’est une excellente nouvelle pour ce coin de nature, pour la biodiversité, pour l’éducation et la sensibilisation des générations actuelles et futures à la vraie nature. Là, on est plus au niveau de quelques dizaines d’arbres tout proprets plantés artificiellement dans un écoquartier ou un parc de détente, où tout est planifié, mesuré, corrigé.

Il y a quelques années, sur les ondes radio de la RTS, un professeur de l’EPFL disait qu’une cuillère à soupe de sol forestier naturel contient environ 50 milliards d’êtres vivants. Et que si l’on grattait une couche de 10cm de ce sol forestier, il faudrait ensuite attendre 1000 ans pour qu’il se recréé complètement de lui-même.

Commentaire de Pierre Bonnard le 6 mars 2017 à 17:36

400 hectares, c’est l’équivalent d’un carré de 2 km de côté. On peut largement se l’offrir dans le Jorat, d’autant plus que le bois indigène n’est que partiellement utilisé.
Un petit bémol en forme de question tout de même: le carbone contenu dans le bois finit en CO2 si on le brûle, avec ou sans étape d’usage intermédiaire; si on le laisse pourrir, une grosse fraction de ce carbone finit en méthane (CH4) qui est environ 30 fois plus efficace en effet de serre. Que choisir?

Commentaire de Vincent §Fatton le 14 mars 2017 à 18:24

La question sur les émissions de méthane dans le bois mort se doit d’être nuancée :
Il y effectivement émission de méthane, mais uniquement par des archées dans le cœur de l’arbre, avec des conditions d’absence totale d’oxygène. Cependant, ces conditions d’anoxie ne sont de loin pas toujours atteintes.
Les champignons restent les organismes vivants les plus efficients dans la décomposition du bois mort. Ces organismes ont besoin d’oxygène et relâchent très majoritairement du CO2 (produit de la respiration).
Aussi, une étude très intéressante datant de 2015 a mis en avant que les bactéries retrouvées en plus grand nombre dans le bois mort, de hêtre et d’épicéa, étaient des bactéries méthanogènes, donc qui consomment le méthane ! Ces bactéries pourraient d’ailleurs interagir directement avec quelques champignons producteurs de méthane (en présence d’oxygène) de façon mutualiste, amenant les émissions de méthane très proche de zéro.
Voilà, j’espère avoir été assez clair et concis.

Commentaire de Vincent Fatton le 14 mars 2017 à 22:55

Pardon, petite correction dans le dernier paragrahe :
Je souhaitais parler des bacteries méthanotrophes (qui consomment le méthane),
qui diffèrent des bactéries méthanogènes (productrices de méthane).

Commentaire de Vincent Fatton le 15 mars 2017 à 7:53

Pardon petite correction dans le dernier paragraphe :
Je voulais parler des bactéries méthanotrophes (qui concomment le méthane),
Et non méthanogènes (qui produisent du méthane).

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