ico Société Syrie: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens»

28 février 2018 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Lorsque tout va mal, on a tendance à se rassurer en se disant: «Ça ira mieux demain». A voir le monde comme il va, on doit conclure que demain, ce sera pire. La Syrie est un épouvantable charnier, où on massacre les civils et les enfants dans l’indifférence générale.

La mal-nommée «communauté internationale» révèle une fois de plus sa désespérante impuissance, mais on peut soupçonner que cette impuissance arrange tout le monde. Tandis que les bouchers que sont Poutine, Assad et Erdogan écrasent et asphyxient au chlore les populations et leurs enfants, en ciblant soigneusement les hôpitaux, les marchés et les écoles, la communauté internationale pousse quelques couinements d’indignation de circonstance, et fait semblant de ne pas voir que la Russie veut pousser jusqu’à l’extermination la réduction des «rebelles» et protéger Assad dans sa folie meurtrière.

Mais de toute évidence, la vie des enfants syriens ne pèse rien aux yeux des dirigeants du monde, trop occupés à ne pas froisser les dictateurs. C’est ainsi que les massacres vont continuer, jusqu’à ce que les drapeaux russe et syrien flottent sur des villes transformées en charniers. Et jusque là, les Macron et les Merkel feront des phrases, énonceront de mâles mises en garde, traceront des lignes rouges successives qui ne serviront à rien. Et pendant ce temps, M. Trump passe ses journées devant la télé, à regarder ce qu’elles disent de Donald. C’est bien plus intéressant que la Syrie, un pays de m… de toute façon.

Nous avons la faiblesse de prendre pour argent comptant les explications des massacreurs: ceux qu’ils tuent «sont des terroristes», il est donc permis de les liquider sans autre forme de procès. Mais nous savons bien que dans l’immense majorité des cas, il ne s’agit pas de terroristes. Le malheur est qu’aujourd’hui, tout opposant politique, tout journaliste qui fait son boulot est ipso facto classé comme terroriste. Les geôles turques sont pleines de «terroristes» qui ne savent toujours pas pourquoi ils croupissent en prison. Et d’ailleurs, pourquoi tuer autant d’enfants ? Un nourrisson est-il un terroriste ? Il semble que pour le trio infernal Poutine-Assad-Erdogan, la règle soit celle énoncée par l’évêque Arnaud Amaury lors du sac de Béziers: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens.» Car ces messieurs fréquentent assidûment qui l’Eglise qui la mosquée, ils ont donc une âme, voire une conscience…

C’est à cause de l’extraordinaire veulerie occidentale, où la Suisse n’est pas en reste avec ses dérisoires gesticulations diplomatiques dont tout le monde se fout, qu’Erdogan peut envoyer ses troupes en Syrie massacrer les Kurdes qui, tout de même, nous ont débarrassé de l’EI, que la Russie et l’Iran peuvent s’installer durablement dans ce pays, et que plus généralement le Proche Orient s’achemine, lentement mais sûrement, vers une conflagration générale.

On ne peut s’empêcher de comparer cette montée des périls à celle qui a eu lieu il y a un siècle à peu près: à cette époque aussi, la démocratie occidentale s’écroulait – et c’est ce qu’affirme la presse officielle chinoise cette semaine ! – et les dictateurs à vie se multipliaient. C’est malheureusement une évidence: l’Histoire repasse les plats. Surtout les plus mauvais.

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Commentaire de Alexandre Medawar le 28 février 2018 à 19:56

Il n’y a pas que les Kurdes qui ont combattu l’Etat islamique. Les gros du travail a surtout été effectué par l’armée syrienne appuyée par l’aviation russe et des combattants du Hezbollah au sol. Qui plus est, les Kurdes ont largement bénéficié du soutien logistique des occidentaux, américain en tête, ceux-là même qui ont distribué des armes à des milices anti-Assad qui ont promptement revendu le matériel à leurs compères de l’EI et de Daech… Vous avez un problème avec les dictateurs, soit. Mais ne faites pas de la racaille islamiste des innocents. A la guerre, comme à la guerre.

Commentaire de Michel Guex le 28 février 2018 à 20:44

…et que dit-on des 10’000 civils tués au Yémen sous le regard bienveillant des “occidentaux” (bilan au 17.01.2017 https://www.20minutes.fr/monde/1996827-20170117-yemen-10000-civils-tues-depuis-2015-selon-onu), et des victimes civiles de la seconde guerre d’Irak (évaluation basse : plus de 150’000), de celles de la “libération” de Mossoul ?

Commentaire de Michel Guex le 1 mars 2018 à 10:35

A propos de Mossoul, les deux articles de juillet 2016 de commentaires.com ne parlent pas de la responsabilité de la ” communauté internationale” dans les morts civils. Or, Amnesty International soulève le problème (https://www.amnesty.org/fr/latest/campaigns/2017/07/at-any-cost-civilian-catastrophe-in-west-mosul-iraq/). On peut aussi lire avec avantage les articles de Richard Làbévière, dont celui-ci : https://www.les-crises.fr/syrieleaks-suites-propagande-et-dividendes-par-richard-labeviere/, qui permet de mieux prendre en compte le (sale) jeu des occidentaux en Syrie. Washington ne tient pas à LA paix au Moyen-Orient, mais à SA “paix”, celle qui lui permet ce continuer à contrôler le monde et ses ressources.

Commentaire de Bernard Erlicz le 1 mars 2018 à 13:25

Qu’Assad ne soit pas un tendre et qu’il soit loin d’être un ange, j’en conviens aisément… Mais en face, s’il y a bien quelques opposants laïcs à Assad, il n’y a pratiquement plus aucune force combattante laïque mise à part les Kurdes, contrairement à ce que certains essaient de nous faire croire. L’ASL (Armée syrienne libre) regroupe des dizaines de milices, qui, à l’exception à nouveau du PYD kurde (Parti de l’Union démocratique), sont pratiquement toutes islamistes, certaines sont d’ailleurs rattachées à al Qaïda (comme le Front al Nosra, rebaptisé Front Fatah al-Cham en 2016), voire composées directement de combattants de l’État islamique DAESH (http://www.wikistrike.com/2018/02/la-turquie-accusee-de-recruter-des-ex-combattants-de-daesh-par-milliers-pour-attaquer-les-kurdes-en-syrie.html), et elles sont soutenues peu ou prou notamment par les Turcs, l’Arabie Saoudite et le Qatar (modèles de laïcité s’il en est); il faut être bien naïf pour croire qu’après une victoire sur Assad, ces milices donneraient le pouvoir à des démocrates laïcs…

Assad et l’armée syrienne sont les seuls qui protègent les non-sunnites. Où sont les Alaouites anti-Assad? Il n’y en a pratiquement pas, car ils savent très bien qu’ils se feront tous massacrer par les insurgés si ces derniers arrivaient à prendre le pouvoir («C’est un devoir de les tuer» a dit al Ghazali au 12e siècle en parlant des Alaouites – et c’est toujours d’actualité pour beaucoup de Sunnites: http://www.humanrightsagency.com/syrie-le-genocide-oublie/), idem pour les Druzes et les Syriens chrétiens, yézidis ou shiites. S’ils perdent cette guerre, les non-sunnites sont condamnés! Ca n’est pas plus compliqué que cela… Et le sort des sunnites modérés risque de ne pas être meilleur.

La «coalition internationale» – autant dire les Occidentaux, Américains en tête -, bombarde aussi des villes, notamment au phosphore blanc, comme à Raqqa et Mossoul, mais là, les bombes ne tuent bien entendu que de vilains terroristes et pas de civils (les bombes américaines sont tellement plus sélectives que les russes). À noter surtout que personne ne parle des bombardements d’artillerie et attentats suicides que subissent les Syriens restés fidèles à Assad (et ils sont très nombreux, même parmi les Sunnites modérés), il semblerait que tuer des enfants syriens dont les parents ne sont pas anti-Assad ne dérange personne.

Si le Qatar et la Turquie soutiennent les islamistes syriens, ce n’est pas par gentillesse. Ils veulent renverser le régime d’Assad, non pas parce qu’il est dictatorial (les leurs aussi), mais tout simplement parce qu’Assad n’est pas islamiste, et aussi parce qu’il a choisi le projet de gazoduc iranien (Iran-Irak-Syrie, d’où le soutien iranien) à la place du projet qatari (Qatar-Syrie-Turquie – un autre projet passait plus à l’est, Qatar-Irak-Turquie en évitant la Syrie), partant les deux du plus grand gisement de gaz naturel au monde, South Pars, dans le Golfe persique, entre l’Iran et le Qatar. C’est une fois de plus une guerre du pétrole (Sénat français: les vraies raisons de la guerre en Syrie: https://www.youtube.com/watch?v=tIcZZZR92g0)… Si ces deux projets de gazoducs sont de la concurrence pour le projet russe South Stream (Russie-Mer Noire-Bulgarie), la Russie soutient néanmoins Assad pour le port de Tartous, où elle a une installation navale qui est seul point de ravitaillement et de réparation de la Marine russe en mer Méditerranée, et parce qu’elle n’a pas envie de voir un gouvernement islamiste à ses frontières. Israël soutient les insurgés islamistes, car «les ennemis de mes ennemis sont mes amis». L’Union européenne (par allégeance à l’islam?) soutient aussi les islamistes en leur envoyant des armes (non seulement en Syrie, mais aussi en Libye: Frères musulmans de Misrata et salafistes de Tripoli), on se souvient d’ailleurs du «Al Nosra fait du bon travail» de Laurent Fabius en 2015…

Tout comme vous, je déplore les victimes civiles, surtout lorsque ce sont des enfants, mais tant qu’à prendre parti pour l’un des deux camps, je préfère celui d’Assad, ne vous en déplaise.

Commentaire de Noel Cramer le 2 mars 2018 à 6:39

@ Bernard Erlicz :
Je pense que vous résumez bien la question.

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