ico Société Swiss Parano

9 mars 2016 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Ce pourrait être le titre d’un film noir mais hélas, c’est plus banalement le reflet d’une obsession compulsive du secret qui règne dans notre pays, pour le plus grand profit des criminels.
Sur le fond, tout le monde est d’accord: la protection de la sphère privée est une exigence essentielle dans un univers technologique où tout contribue à la mettre en danger – à commencer par les citoyens eux-mêmes, qui ne sont pas avares de leurs propres données sur les réseaux réputés sociaux. Pour autant, il faut essayer de garder le sens des proportions et ne pas faire de cette protection un dogme de caractère religieux, c’est-à-dire absolu et indiscutable.
En Suisse, on en est à vouloir légiférer sur les… caméras factices ! Celles-ci sont assez populaires parce qu’elles coûtent trois fois rien, tout en ayant un caractère dissuasif évident. Mais voilà: pour notre paranoïaque en chef, le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence – ce qui donne le bel acronyme PFPDT, aisément prononçable en bärntutch – même factices, ces caméras portent atteinte à la sphère privée car elles donnent aux personnes présentes «la sensation d’être surveillées». Dans plusieurs cantons d’ailleurs, on fait les mêmes réflexions, ce qui n’est pas surprenant: un préposé à la protection des données peut-il faire autre chose que de la surenchère, s’il veut garder son job ?
Se sentir surveillé en présence de fausses caméras n’est pourtant pas un cas unique, loin s’en faut: sur l’autoroute, vous êtes surveillé en permanence par des caméras qui n’ont rien de factice (celles de la police, mais aussi celles des particuliers, fixées au rétroviseur), et demain, ce sera par des drones – lesquels, d’ailleurs, surveillent déjà les frontières et leurs forêts, et donc aussi les promeneurs de chiens, les touristes en raquettes et les couples adultères… Dans les trains, des caméras vous surveillent – ou vous protègent, c’est selon – en permanence; idem dans les grandes surfaces, les stations-service… Bref, si l’on veut parler de sentiment d’être surveillé, il faut regarder autour de soi avant de légiférer spécifiquement sur les caméras factices, qui sont tout de même nettement moins invasives !
La Swiss Parano va si loin qu’elle finit par nous jouer des tours, et porte atteinte au tourisme. On sait que les voyageurs utilisent Google Street View pour avoir une idée des endroits qu’ils vont visiter, et les images proposées à 360° sont impressionnantes. A cet égard, Lausanne ressemble à Pyong Yang: pour une grande partie du centre ville, notamment le périmètre compris entre St-François et la Gare, c’est no data available. De même, exclu de voir en face le Tribunal fédéral, le CHUV, le CIO, et même l’ensemble des quais d’Ouchy ! Secret défense, des fois qu’un étranger viendrait voler nos tulipes… En réalité, c’est Google qui a supprimé ces données, tant les exigences du PFPDT étaient absurdes, en particulier le floutage systématique de visages et de bâtiments particuliers. Un travail de bénédictin que la firme américaine n’a pas jugé rentable d’effectuer: elle a donc retiré les données.
De toute façon, les caméras voient leur utilité réduite lorsqu’un délit ou un crime est commis: les données ne peuvent pas être conservées au-delà d’un court délai, il est interdit de les diffuser sur internet et de les publier, et juridiquement, elles ne sont pas toujours reconnues comme élément de preuve. Un exemple croustillant: un apiculteur vaudois s’est fait voler des ruches – délit de plus en plus courant hélas. Mais il avait installé une caméra automatique – du genre de celles qu’on n’a pas le droit de placer en forêt pour photographier la faune, car un promeneur pourrait se faire photographier les pieds – et, fièrement, il a remis les photos des coupables à la gendarmerie. Mal lui en a pris: c’est lui qui a eu des ennuis ! Ses photos n’étaient pas utilisables par la police, elles étaient même illégales, parce qu’il n’avait pas placé un panneau avertissant de la présence d’une caméra de surveillance ! En d’autres termes, les voleurs ont été trompés, ils croyaient de bonne foi ne pas être surveillés… On ne protège pas assez la sphère privée des criminels.
Notre système juridique marche sur la tête, et se montre de plus d’une incohérence absolue: que pèse en effet la photo d’un voleur de ruches, en termes de protection des données, par rapport aux terabytes de données qu’accumulent sur nous Coop, Migros, les opérateurs téléphoniques, les assureurs-maladie, Facebook et ses clones innombrables ? Parce que nous sommes incapables d’avoir une vue d’ensemble du problème, nous avons tendance à bétonner la protection des données jusqu’à l’absurde avec une vue parcellaire des choses – et jusqu’au crime: lorsqu’Apple refuse de livrer au FBI les données téléphoniques de l’auteur du massacre de San Bernadino, par ailleurs décédé, la firme se rend complice de la tuerie.
Demandons-nous si c’est à cela que doit servir la protection des données.

 

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