ico Société Super prédateurs: mésinformation ou désinformation étatique ?

2 mai 2017 | Catégorie: société

RAPHAEL ARLETTAZ, FRANÇOIS BIOLLAZ *

Une récente étude de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich le démontre: plus faible est le niveau d’information d’une personne au sujet du loup et pire est son acceptation de ce super prédateur. En d’autres termes, moins les gens sont informés sur le loup et plus ils le craignent, car ils confondent le loup mythique et le loup réel, redoutant notamment des attaques sur l’homme. Une telle réaction se rencontre bien sûr dans d’autres domaines: le niveau de crainte et d’appréhension par rapport à un risque réel ou supposé s’amenuise chez une personne objectivement et suffisamment informée. En bref: la peur s’apprivoise ! Le travail de recherche de l’ETH Zurich indique également que c’est bel et bien en Valais que la crainte du loup (attaques sur l’homme, contre toute évidence) est la plus marquée dans notre pays. Sans surprise, c’est donc là que l’acceptation de Maître Isengrin est la plus faible.

L’éducation au loup, et par extension aux grands prédateurs, poserait donc particulièrement problème en Valais… Qu’elle en est la raison? S’il est clair que les grands prédateurs bousculent quelque peu nos modes de vie, nous pensons que la cause réside principalement dans l’attitude générale des dirigeants politiques qui, depuis des lustres, propagent des informations erronées sur les grands prédateurs. Certains d’entre eux confondent en effet allègrement le loup mythique et le loup réel, tout comme l’on a, durant des siècles, véhiculé de fausses images sur le lynx, l’aigle ou le gypaète, qu’on accusait à tort de s’en prendre aux enfants ou aux alpinistes. L’interprétation erronée du comportement de ces animaux a en effet laissé croire à leur dangerosité. Par exemple, le gypaète survole souvent le promeneur à quelques dizaines de mètres seulement, un comportement typique de prospection d’autant plus impressionnant que ce rapace atteint trois mètres d’envergure. Le gypaète est pourtant un vautour totalement inoffensif: on a longtemps interprété son comportement de travers!

Théorie du complot…

Durant les dix dernières années de sa carrière (1995-2005), l’ancien chef du service de la chasse valaisan a été confronté au retour du loup. Il n’a cessé de répéter son antienne: «ce retour n’est pas naturel, mais le fruit de lâchers clandestins». Il en a même tiré un livre, tout à fait orienté et peu objectif. Ce discours, il l’a tenu contre toute évidence scientifique, les chercheurs ayant très tôt démontré que l’expansion du loup à partir de l’Appenin, où il a toujours vécu, débouchait sur la colonisation progressive des Alpes du Sud, en direction des Alpes du Nord. Du Trumpisme avant l’heure, soit la négation pure et simple de faits scientifiquement avérés. Etait-ce par naïveté (faute d’éducation) ou par pur calcul? Quoiqu’il en soit, à ce retour qualifié d’«illégal» on était selon lui et ses coreligionnaires en droit de s’opposer, quitte à jouer en marge de la loi. Ainsi, les dirigeants ont laissé croire au bon peuple que le fusil aller régler le problème du loup. Ce faisant, on a trompé le Valaisan, perdant dans la foulée une bonne dizaine d’années pour se préparer à la réinstallation du loup sur ses anciens bastions dont il n’aura finalement été absent que durant un peu plus d’un siècle. D’ailleurs, cet ancien magistrat n’a toujours pas changé de discours: le 29 mars 2017 devant un parterre de 400 chasseurs fribourgeois, il répétait à l’envi que «le loup n’était pas revenu tout seul dans nos contrées». Du vrai «fake news» (faits alternatifs)!

Invitation au braconnage

Si le successeur de ce précédent chef de service n’a, lui, jamais officiellement défendu la thèse du retour clandestin du loup, il semble imbibé d’une logique proche de celle de son prédécesseur. Peut-être ne veut-il pas ou n’ose-t-il pas affirmer publiquement le contraire, pour ne pas froisser certains milieux? Depuis son entrée en fonction, il a en effet utilisé, à la virgule près, toutes les possibilités de régulation du loup par le fusil, comme si le tir était la seule réponse à ce retour. On a ainsi, à nouveau, perdu une bonne dizaine d’années (2005-2015) pour préparer le terrain. Dans son action, cet actuel chef de service était, il faut le dire, soutenu par un ancien chef de département qui fut condamné par la justice pour avoir outrepassé la loi en ordonnant intempestivement le tir d’un loup. Et que dire de cet autre conseiller d’Etat sur le départ qui s’exprimait ouvertement, tout récemment, sur une chaîne de télévision au sujet de la question du loup: «observer, tirer, enterrer et se taire…». Le peuple entend très bien ce genre de discours lénifiant de nos dirigeants, et en prend acte: tout cela ne peut que déboucher sur les nombreux cas de braconnage qui défient la chronique, et qui ne représentent vraisemblablement que la partie visible de l’iceberg. La responsabilité de nos dirigeants est ici très clairement engagée! Ils sont les principaux vecteurs de la mésinformation et de la désinformation, et contribuent ainsi à cristalliser les positions.

Avant ces magistrats, n’avait-on pas déjà entendu un président du Grand conseil ainsi qu’un ancien conseiller aux Etats exprimer leur détestation du lynx, affirmant qu’ils n’hésiteraient pas à tirer sur un tel prédateur si l’opportunité se présentait? Et que dire de ce garde-chasse (assermenté en tant que défenseur de l’ordre établi) en charge des prélèvements génétiques sur les scènes de déprédation qui clame haut et fort, au journal télévisé, sa hargne du loup, une espèce pourtant protégée par le droit fédéral. N’y a-t-il pas là un devoir de réserve?

Vingt-deux ans après le premier loup du Val Ferret, c’est toujours la même logique qui prévaut. La population est maintenue par ses dirigeants dans un état de mésinformation et de désinformation crasses qui ne font pas honneur au Valais. Pour preuve ultime: le 29 mars 2017, l’ancien président de la Fédération Valaisanne des sociétés de chasse, dans son cours aux jeunes candidats chasseurs, lançait un nouvel appel au meurtre, en citant, diapositive à l’appui, José Bové: «La seule solution face au loup, c’est un fusil». Ce même ancien président n’a jamais hésité à tirer à boulet rouge, dans la presse, sur l’aigle, un autre grand prédateur, l’emblème même de la Suisse ! Dire que ce personnage est sensé éduquer les candidats chasseurs valaisans à la «réalité des prédateurs» : avec quelle légitimité et sur la base de quelles connaissances ?

Nos dirigeants ont non seulement le droit de décider, dans le cadre de la loi – y compris pour les grands prédateurs qu’elle protège –, mais également le devoir de s’informer. En Valais, ils faillissent clairement à cette seconde tâche, véhiculant des informations totalement erronées qui maintiennent le peuple dans une intolérable sous-éducation aux réalités de la nature. Pire, certaines cercles utilisent le loup et les autres prédateurs comme boucs émissaires, les accusant de tous les maux qui affectent la chasse et l’agriculture de montagne.

Le nouveau Gouvernement valaisan qui prend actuellement ses fonction a justement promis une entrée du Valais dans la modernité, sous la houlette de ses nouveaux jeunes dirigeants dynamiques: on mesurera très rapidement son aptitude à relever les défis du monde moderne à l’aune des solutions qu’il adoptera pour coexister durablement avec la faune en général et le loup en particulier !

*Raphaël Arlettaz, professeur, Université de Berne, membre du comité de Fauna.vs, Bramois et Berne

François Biollaz, biologiste, chasseur, membre du comité de Fauna.vs et de la Commission cantonale sur la chasse, Mase

 

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