ico Société Stéphane Hessel ou la bonne volonté totalitaire

13 février 2012 | Catégorie: société

OLIVIER DELACRÉTAZ*

Dans la foulée de sa brochure Indignez- vous!, M. Stéphane Hessel a publié successivement Engagez-vous!1 et Le Chemin de l’Espérance.2 Ce dernier ouvrage, écrit en collaboration avec le philosophe Edgar Morin, propose rien de moins qu’«une voie politique de salut public» et «une nouvelle espérance». La structure générale de leur pensée politique est celle du principe de subsidiarité: le pouvoir est distribué selon une échelle qui va de l’individu au gouvernement mondial en passant par la famille, la commune, la région et la nation ou la confédération de nations. L’idée est que chaque niveau de pouvoir règle les problèmes qu’il maîtrise, les autres passant sous le contrôle du pouvoir supérieur et le pouvoir mondial ne s’occupant que des problèmes concernant la terre entière. A chaque niveau de décision, sauf tout en haut, coexistent donc une part d’autonomie et une part de subordination à l’ensemble supérieur.

La dérive presque inévitable du système, c’est le préjugé que le pouvoir le plus vaste, en d’autres termes le gouvernement mondial, est le plus compétent en toute chose. C’est donc lui qui décide souverainement des limites de l’action des échelons inférieurs. L’autonomie qu’il leur concède à bien plaire est de nature essentiellement exécutive. La subsidiarité dévalorise réellement les États, en particulier les petits États, même si MM. Hessel et Morin prétendent qu’elle préserve leur souveraineté.
Les auteurs dénoncent en vrac la spéculation capitaliste, la prolifération des armes de destruction massive, la dégradation de la biosphère, les abus de la technique, l’agriculture industrielle, le recours excessif aux énergies fossiles et nucléaire, l’industrie de la guerre, notre mode de vie dilapidateur, l’hyperbureaucratisation des administrations publiques et privées, l’hyperspécialisation, les relations de travail dégradées, la peur des responsabilités, la carence d’empathie, de sympathie et de compassion, l’absence de courtoisie entre voisins et de compréhension dans les familles, la solitude, la croissance de la xénophobie, le stress sous toutes ses formes, la consommation effrénée de drogues, d’anxiolytiques et d’antidépresseurs, l’alcoolisme, etc.

Vers de nouveaux abîmes…

La liste des méfaits de la modernité s’étend sur plusieurs pages et se termine par un appel solennel et urgent (les intellectuels adorent invoquer l’urgence, car cela fait courir dans leurs veines le frisson de l’action directe): La conjonction de l’aggravation de la crise de civilisation, de la crise de société et de la crise économique aggrave les périls. Les lézardes sociales deviennent cassures, l’exclusion s’accroît, nous allons comme des somnambules vers des désastres que l’on pressent mais qui demeurent encore imperceptibles. […] La crise actuelle exacerbe tout ce qui est ruptures, peurs, haines, et nous achemine vers de nouveaux abîmes.
D’où, concluent-il, l’urgence d’une autre pensée et d’une autre politique en tous les domaines. «Autre» peut-être, mais en tout cas de gauche, on le voit en fin de volume où ils en appellent à une régénérescence à partir des quatre sources qui alimentent la gauche: la source libertaire, qui se concentre sur la liberté des individus, la source socialiste, qui se concentre sur l’amélioration de la société, la source communiste, qui se concentre sur la fraternité communautaire. En guise de quatrième source, ils annexent l’écologie, laquelle nous semble plutôt religieuse et conservatrice, voire réactionnaire, que laïque et progressiste, mais nos auteurs se placent à un niveau de généralité qui ignore de telles distinctions.

Le Café du commerce équitable

La source du mal, c’est l’individualisme. Le bien, c’est la solidarité avec autrui, en particulier les faibles, les immigrés, les jeunes. C’est aussi la solidarité de l’humanité avec la terre qui la porte et la nourrit. Il faut donc ressusciter les solidarités et faire reculer l’égoïsme. Il faut renverser l’hégémonie du quantitatif sur le qualitatif, viser l’épanouissement des autonomies tout en les insérant dans des communautés. Il faut se préoccuper non seulement du survivre (c’est-à-dire des obligations sans joies ni bonheur), mais aussi du vivre.
Il faut prévoir une «décompétitivisation» générale ainsi qu’une réforme «débureaucratique» qui dérobotiserait les travailleurs des administrations et des entreprises. Il faut donner initiative et souplesse aux fonctionnaires et employés.
Il faut réduire les espaces publicitaires. Il faut démanteler l’agriculture industrielle au profit de la production fermière de proximité. Il faut réanimer les villages par l’installation du télétravail, du retour de la boulangerie, du bistrot, de la poste, de l’école primaire, l’entretien des routes vicinales et le maintien des transports collectifs.
Dans la perspective d’une politique économique sociale solidaire cadrée par l’éthique économique, les auteurs prônent l’encouragement aux coopératives et mutuelles de production et de consommation, aux associations et métiers de solidarité, aux banques d’épargne solidaire et de micro-crédit. Il faut supprimer les intermédiaires prédateurs. Enfin, de grands travaux d’infrastructures créeront des emplois, abaisseront drastiquement le chômage et relanceront l’économie.
C’est le Café du commerce équitable! En aucun moment on n’a le sentiment de s’élever à la politique et de dépasser l’énumération fatrasique de ce qui est souhaitable selon la bien-pensance rose et verte.
Le lecteur aura remarqué ce crépitement continu de «il faut», de «on doit», de «on fera».  Mais, qui est ce «on» qui «doit»? Où est ce «il» qui «faut»? C’est la question politique essentielle.
Pour les auteurs, il s’agit d’une batterie d’organismes qui prendraient en charge la totalité des problèmes qui se posent aux individus, aux familles, aux entreprises et à la société, y compris les problèmes moraux. Ainsi, des «Maisons de la Fraternité» regrouperaient toutes les institutions publiques ou privées à caractère solidaire existant déjà […] et comporteraient de nouveaux services voués à intervenir d’urgence auprès des victimes de détresses morales ou matérielles, à sauver du naufrage les victimes d’overdose non pas seulement de drogues, mais aussi du mal-être et du chagrin. Un «Service civique de la fraternité» serait chargé sur le plan international de s’occuper des victimes des désastres collectifs. Un «Conseil d’État éthique» programmerait un enseignement de la bienveillance confucéenne pour tous ceux qui voudraient embrasser une carrière publique.
Un «Office public de la consommation» éduquerait les consommateurs (et introduirait l’enseignement de la consommation dans le cycle secondaire), veillerait à la qualité des produits et au contrôle des publicités (et) susciterait l’union des associations existantes en une «Ligue nationale des consommateurs».

L’État partout

Un «Conseil permanent de lutte contre les inégalités» serait notamment chargé de veiller à l’élévation des revenus les plus bas et à l’abaissement des revenus les plus hauts, ainsi que de conduire une politique intensive de construction de logements. Un «Observatoire des inégalités» ferait annuellement ses recommandations3. Un «Conseil permanent chargé d’inverser le déséquilibre» s’occuperait de la relation capital-travail. Un «Conseil permanent traitant des transformations sociales et humaines», règlerait les problèmes sociaux résultant de la pollution. Dans Engagez-vous!, M. Hessel propose encore la création d’une OME, Organisation mondiale pour l’environnement, à laquelle se plieraient l’OMC et le FMI.
Quel que soit le problème qui se pose, MM. Hessel et Morin apportent une seule et unique réponse: l’État, et de préférence l’État mondial. «Il faut», c’est lui. «On doit», c’est lui. «On fera», c’est encore lui. Les divers Conseils, Observatoires, Offices, Services, Maisons, c’est toujours lui. C’est lui qui va faire reculer l’égoïsme, éduquer les consommateurs, promouvoir les PME, rapatrier les boulangers, réhumaniser les villes, abaisser les salaires excessifs et relever les salaires de misère, assainir les nappes phréatiques, réduire la compétitivité tout en maintenant la concurrence, juguler la spéculation, supprimer les paradis fiscaux, renverser l’hégémonie du quantitatif sur le qualitatif et tout et tout.
Nos deux auteurs font de jolies bulles avec des mots qui émeuvent. Mais ils évitent toute considération de fond sur la nature ambiguë du pouvoir, sur ses connivences étroites avec le mal et sur les risques monstrueux que sa concentration fait courir aux peuples. Pas la moindre évocation non plus de cet autre étatisme mondialiste et centralisateur que fut le marxisme soviétique. Lui aussi prétendait déjà tout régler et planifier d’en haut pour le bien de tous. Comme celle des pays communistes, la «voie politique de salut public» de MM. Hessel et Morin est pavée de bonnes intentions. On sait d’expérience où elle conduit.

* La Nation

1. Engagez-vous!, entretien avec Gilles Vanderspooten, 71 pages plus des annexes, 2011, les Editions de l’Aube.
2. Le Chemin de l’Espérance, en collaboration avec Edgar Morin, 61 pages, 2011, Librairie Arthème Fayard.
3. Appel du 19 octobre 2011 lancé par les auteurs sur Mediapart.

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Commentaire de Jean-Michel Esperet le 13 février 2012 à 22:08

Chacun de ces prétendus “livres” (ou , désormais, “tomes”?) de M. Hessel ne représente qu’une vingtaine de pages en format A4, simple interligne.

Des mouchoirs à jeter, donc, avec deux seuls petits inconvénients. Ils sont reliés et encrés.

Commentaire de Jean-Pierre Blanc le 13 février 2012 à 23:52

Tiens, tiens : “Etat mondial, gouvernement mondial…”.

Avec Jerusalem comme capitale (comme le préconise leur “camarade” Attali) ?

Commentaire de Steve Spurley le 14 février 2012 à 14:51

…en somme, un monde à mi-chemin entre l’Union soviétique et le pays des bisounours…

Commentaire de Jean Labrèche le 14 février 2012 à 18:24

Je tombe littéralement des nues en lisant sur la page Wikipedia qui lui est consacrée que sa famille fût, en 1940, receuillie par l’écrivain Aldous Huxley, auteur notamment du roman Le Meilleur des Mondes.

Comme on dit, ça ne s’invente pas…

Commentaire de Jean-Pierre Blanc le 14 février 2012 à 21:44

@M. Labrèche. Continuons les liens :

*Nous devons évoquer les frères Aldous et Julian Huxley. Aldous Huxley est l’auteur d’un livre prophétique, Le Meilleur des mondes, paru en 1931 et qui est un véritable programme politique mondialiste sous une apparence de roman fiction. Evoquant un Etat mondial composé d’une humanité soumise et hiérarchisée suite à des manipulations génétiques, son auteur passa sa vie à faire usage des drogues les plus diverses afin d’atteindre une « forme de mysticisme ». Ces délires caractérisant ce milieu touchèrent aussi son frère, Julian Huxley, partisan de l’eugénisme et qui devint le premier président de l’UNESCO (éducation, science et culture) en 1946. Cette tournure d’esprit propre aux frères Huxley est due à l’influence du grand-père paternel, Thomas Huxley (1825-1895). Ce biologiste farouche défenseur des principes darwiniens transmit ces concepts à ses petits-fils qui surent en faire profiter le monde entier. Ajoutons que le réseau et les liens unissant la famille mondialiste sont vraiment étroits puisqu’un des étudiants de Thomas Huxley s’appelait… H.G Wells.”

Extrait de “Histoire du Nouvel Ordre Mondial” par P. Hillard

Commentaire de Marie-France Oberson le 16 février 2012 à 13:04

Un livre inconnu de nos libraires en réponse à ce “monument de bienpensance”:
“J’y crois pas” de Orimont Bolacre aux Edit. Reinharc..
(mon post ne ferait pas mauvaise figure sur le sujet du prix du livre traité par M. Barraud!)

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Griffures



Nucléaire: manipulations et censure

Les nostalgiques du nucléaire avaient cru voir renaître l’espoir: selon la SonntagsZeitung, Mme Doris Leuthard envisagerait de retarder la fermeture de la centrale de Leibstadt. Or il apparaît que cette information était totalement fausse, une manipulation lancée par on ne sait qui (mais on devine!). Il va devenir de plus en plus difficile de trier le vrai du faux, puisque manifestement les journalistes, dont c’est le métier, ne le font plus.
Ajoutons qu’ils font des choix surprenants parfois: il y a quelques jours, le plus grand chantier jamais entrepris par l’humanité a commencé en Ukraine. Il s’agit d’un chantier colossal à 1,54 milliards d’euros, le nouveau sarcophage de  la centrale de Tchernobyl, appelé “L’Arche de Tchernobyl” – on a les symboles qu’on peut. Or, les médias n’en ont parlé que du bout des lèvres, voire pas du tout. Etonnant,non?  Commentaires.com y reviendra quand même…

Le silence meurt, assassiné

J’aime beaucoup cette phrase de Joseph Conrad dans Victory – un auteur qu’il faut lire et relire absolument si on aime bourlinguer par l’imaginaire dans les ports du Sud-Est asiatique d’il y a cent ans: “L’Orchestre Zangiacomo ne jouait pas de la musique; il assassinait tout simplement le silence, avec une énergie vulgaire et féroce.”
Comme cela reste vrai! Un siècle plus tard, le silence est à l’agonie, et les Zangiacomo sévissent plus que jamais...

 


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