ico Société Qu’on nous laisse au moins cette ultime liberté !

22 mai 2012 | Catégorie: société

 PHILIPPE BARRAUD

Le choix de mourir, pour un résident en EMS, doit-il dépendre d’un médecin ou d’experts? Autrement dit, l’individu en fin de vie doit-il, même pour cet ultime et suprême décision, encore une fois, demander la permission, subir l’humiliation d’une expertise technocratique? Quelle horreur, quelle indignité!
S’il est un moment dans la vie où l’État devrait enfin nous délivrer de son emprise étouffante, c’est bien celui-là. Celui qui a l’irrépressible envie d’en finir ne doit pas devoir demander la permission à des tiers, qui ne sont même pas ses proches. Il ne doit pas devoir supporter le spectacle de mines sombres se penchant sur son lit, pour  prendre la décision, inouïe, autoritaire, de lui interdire de mourir. Si j’étais médecin, je me refuserais catégoriquement à délivrer ce genre d’expertise, et à prendre une décision qu’il ne m’appartient en aucun cas, en tant qu’homme, de prendre.
Le fait que les EMS soient des établissements subventionnés ne saurait justifier que l’État intervienne dans une décision, qui est bien la plus privée, la plus intime et la plus personnelle que puisse prendre un individu dans le cours de son existence. En ce sens, l’initiative d’Exit, sur laquelle nous allons voter, voit juste: le choix de mourir n’est pas, ne peut pas être du ressort de l’État, mais de l’individu, dans son irréductible solitude, mais surtout dans sa liberté, et donc dans sa dignité. Il n’y a pas de dignité, dans la vie ni dans la mort, sans liberté.
Le contre-projet du Grand Conseil est typique de trop d’interventions étatiques dans la vie des gens, lourdaudes et bien-pensantes. On nous dit qu’il faut ménager la sensibilité du personnel des EMS; sans doute, mais en l’occurrence, on fait du même coup bon marché de la sensibilité et de la liberté des résidents, qui doit bien évidemment passer avant le confort moral du personnel. De toute façon, la mort, dans les EMS, n’est pas un catastrophe comme elle peut l’être à l’hôpital: elle est le pain quotidien de ces établissements, le personnel le sait bien. Et cela n’a rien de choquant, puisqu’il faut bien mourir quelque part, parce que malheureusement, on ne peut plus guère mourir là où on voudrait, à la maison, ou dans une prairie à fleurs, avec des alouettes au-dessus… Alors, on meurt à l’EMS. Triste fin.
Personne ne peut savoir comment il vivra la fin de sa vie; les uns voudront en déguster les ultimes moments jusqu’à la dernière seconde, d’autres voudront en finir, estimant le moment venu de tourner la dernière page de leur existence. De quel droit devrions-nous nous interposer? Quelle autorité aurait la légitimité de proscrire ce choix, et donc d’obliger à vivre – mais quelle vie, que celle de grabataire? – celui ou celle qui souffre, et voudrait partir paisiblement, sachant que tout est accompli ?
Au reste, on voit mal comment les médecins, nantis du droit de vie et de mort sur les candidats au départ, pourraient faire correctement leur travail, lorsqu’il s’agira de déterminer si la personne dispose de tous ses moyens intellectuels; cela fonctionnera peut-être pour les personnes souffrant de maladies physiques incurables (pourront-elles faire recours?), mais en aucun cas pour des individus affectés de maladies psychiques. Et pourtant, beaucoup sans doute voudraient en finir, dans quelque éclair de lucidité !
Il eût certes été préférable de n’avoir pas besoin de légiférer, et de laisser à chacun la liberté de choisir. Mais comme notre société a la manie de tout réglementer – pour notre bien, cela va de soi… – il faut trouver un cadre légal pour les EMS.
Le bon sens et la raison voudraient qu’on en fasse le moins possible, comme le propose l’initiative d’Exit, et que l’on s’abstienne de faire la morale à des gens qui souffrent et n’ont plus aucun espoir, car c’est proprement indécent. Certes les soins palliatifs font un travail admirable, mais cela ne change rien au problème: on ne peut pas forcer à vivre une personne qui ne veut plus vivre, mais n’a même plus la force de se donner la mort, car alors c’est un odieux abus de pouvoir.
Est-ce trop demander que du moins pour ce choix ultime, l’individu soit enfin libre, libre de décider, seul, et selon ses propres critères, de sa délivrance, et sans devoir se justifier? Je suis certain que le peuple vaudois partagera ce point de vue.

 

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Commentaire de Pierre Bonnard le 22 mai 2012 à 13:21

Comme si souvent, je vous remercie pour votre pertinente mise au point, et j’aimerais tout de même y ajouter trois points:

Premièrement, puisque le choix de mourir se prend seul, pourquoi exiger qu’une organisation spécialisée du genre Exit s’interpose devant la porte de sortie, pour “vérifier” la légitimité de notre choix? Certes, face à la situation actuelle en EMS dont je n’ai que des ouï-dires, l’initiative améliorera la situation; certes, il faudrait s’assurer que les proches, lorsqu’il en reste, n’influent pas leur vieux par simple cupidité. Mais on devrait plutôt aller jusqu’au bout en dépénalisant totalement l’aide au suicide, quitte à ce que les personnes qui ont aidé à commettre ce geste puissent avoir à prouver leur désintéressement s’ils sont impliqués dans un héritage.

Deuxièmement, pour mourir agréablement, devoir cotiser à une association comme Exit, fort discrète au demeurant sur ses finances, cela me dérange profondément. Un libre choix intime qui devient un marché, voilà quelque chose qui me rappelle la votation sur les réseaux de soins… S’il est devenu quasi impossible pour le simple quidam de se procurer 1 gramme de cyanure ou d’arsenic, on trouve toujours dans la nature d’excellents poisons qu’on pourra avoir préparés et dissimulés pour le jour où l’on en aura besoin. Phalloidine, ricine ou digitaline ne conduisent pas à une mort aussi douce que les barbituriques, mais seront toujours libres et faciles à cacher. A bon entendeur salut!

Troisièmement, on ne parle pas assez dans cette affaire du juteux marché des EMS qui pompent allégrément (5 à 7000.- par mois) les économies de nos ancêtres, et que l’initiative d’Exit viendrait quelque peu gâcher. Si les proches ne supportent plus de prendre soin de leurs anciens (à ce sujet les Africains ont des leçons à nous donner…), on devrait se demander pourquoi et tenter d’en corriger quelques causes au lieu de favoriser les placards à vieux par des subventions plus que récupérées sur leurs biens. Il y aurait ainsi quelques terrains moins bétonnés.

Commentaire de JAHaury le 22 mai 2012 à 14:51

Pierre Bonnard n’a pas tort. Mais il oublie peut-être que, lorsque l’on se trouve dans certaines situations de santé désespérées (paralysies de diverses formes, par exemple), on n’est plus à même d’aller chercher le poison désiré : demander à ses proches (sa femme, ses enfants) de vous le procurer ? Je vous laisse y réfléchir. Autant alors recourir aux services plus dépersonnalisés d’Exit. Quant à la cotisation, unique, versée très à l’avance et le plus souvent à fonds perdus, je la trouve moins gênante que de facturer l’assistance au moment où elle est demandée.
J’ai passablement retourné la question dans tous les sens : dans un domaine qui relève par essence du drame et du malheur, Exit et son initiative me paraissent un appoint utile à notre ordre juridique vaudois.

Commentaire de daphne berner le 22 mai 2012 à 16:30

Monsieur Barraud,

Merci!
Vous lire est un réel soulagement.
Pourquoi Diable le canton de Vaud ne s’en est-il pas tenu à l’essentiel ?
Une passion pour la réglementation, dites-vous ?
On cherchait à encadrer Exit et au final, on muselle les résidents d’EMS.
Parce que certains auraient tendance à abuser de leurs droits ?
Demander une aide à mourir quand on a la chance d’être pris en charge dans un EMS, est-ce si inconvenant que le gouvernement doive s’en mêler ?
A Neuchâtel, saisie de la même problématique, la commission cantonale d’éthique était arrivée à la conclusion que l’assistance au suicide est un choix personnel qui doit être laissé à tout un chacun, qu’il vive à domicile ou soit pensionnaire d’un EMS. Une évidence, non ?

Commentaire de daphne berner le 22 mai 2012 à 19:10

Monsieur Bonnard, l’assistance au suicide est tolérée dans notre pays pour autant que celui qui apporte l’aide au suicide n’ait aucun mobile égoïste. Rien donc n’empêche quiconque d’aider au suicide d’un proche ou d’un ami sans passer par l’association Exit.
Exit s’est donné des règles. Ces règles font l’objet d’un large consensus : maladie incurable, grandes souffrances ou encore grave handicap.
Exit ’accepterait pas d’aider un membre qui demanderait à mourir parce qu’il a fait faillite et se retrouve ruiné..
Exit n’aide que ses membres, ceux-ci doivent s’acquitter de la cotisation, elles est de 40.-frs/an ou 35.-frs/an pour ceux qui sont en âge AVS. C’est tout. L’assistance est totalement gratuite pour les membres.

Commentaire de Philippe BISSON le 23 mai 2012 à 18:59

La question est posée par Philippe BARRAUD du rôle de l’Etat face à une personne qui veut mettre fin à ses jours. Mais qui, sinon l’Etat, grâce à la loi, préserverait le citoyen ruiné par une faillite – exemple fort pertinemment cité par Daphné Berner -, ou bien l’amoureux transi qui a été trahi, ou plus généralement les victimes d’un coup du sort réparable? Les bénévoles d’Exit s’assurent que la décision est réfléchie. Ils le font si bien que jamais ne fut déploré la moindre “dérive”. Si attaché que je sois à la souveraineté des décisions qui relèvent de mon intimité – et Dieu sait si j’y suis attaché! – je ne dénie pas à l’Etat de s’assurer que ma décision de mort n’est pas la conséquence d’une impulsion irraisonnée. Ceci dit, je condamne le fait qu’on prive un vieillard de la faculté d’abréger sa vie en douceur parce que c’est déplaisant pour le personnel soignant. Soigner, qu’on soit médecin, infirmier ou parent, c’est aussi accepter de souffrir soi-même, ne rien imposer à son patient, et respecter sa dignité d’Homme en respectant ses décisions privées.

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