ico Société Quand Tamedia tombe sur un os

29 octobre 2012 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

 Tamedia voulait dépouiller le détenteur d’un nom de domaine de son bien, avec une minuscule carotte et un gros bâton. Échec complet – on s’en réjouit.
L’anecdote est révélatrice des mœurs qui règnent dans le monde des médias en Suisse, marqué par une concentration croissante, et une concurrence féroce dans le domaine des médias numériques. Comme vous ne risquez pas de lire cette histoire dans votre journal habituel, la voici.
Elle oppose le groupe Tamedia, moloch zurichois qui possède, notamment, Tamedia Publications romandes SA à Lausanne – feue Edipresse –, et une petite entreprise de marketing de Buchillon. Celle-ci a enregistré en 2005 le nom de domaine encore.ch, qui est le nom d’un site internet actuellement peu actif – ce qui est le droit de son détenteur. En 2011, Tamedia Publications romandes SA enregistrait auprès de l’Institut fédéral de la propriété intellectuelle la marque Encore!, afin de la protéger, et lançait simultanément sous le même titre un de ces magazines réputés lifestsyle qui foisonnent dans la presse papier, et qui sont essentiellement des aspirateurs à publicité. Ce magazine est encarté dans Le Matin-Dimanche et la SonntagsZeitung.
Le 30 mars 2012, Tamedia a pris contact avec le détenteur de encore.ch pour lui proposer un transfert du nom de domaine, lui offrant en échange… un abonnement d’un an à deux publications de Tamedia !
N’appréciant guère d’être pris pour le dernier des imbéciles face à une offre aussi ridicule, le détenteur a évidemment refusé, mais fait diverses proposition de mise à disposition du nom de domaine, dont il resterait propriétaire. Sur quoi Tamedia a saisi l’OMPI, l’Office mondial de la propriété intellectuelle, qui a mandaté un expert pour tenter une conciliation. Les démarches de celui-ci, le professeur François Dessemontet, n’ayant pas abouti, l’OMPI a désigné un deuxième expert, Daniel Kraus. Sans plus de succès pour Tamedia: dans sa décision, l’expert pas admis les accusations de cyber-squatting de la part du propriétaire de encore.ch, ni un «grave dommage» porté à la marque déposée de Tamedia (cinq ans plus tard, comme s’il y avait un effet rétroactif !), ni une prétendue concurrence déloyale, ni une «volonté de dénigrement» de la part du propriétaire du nom de domaine. Par conséquent, ils ont refusé d’interdire au détenteur de encore.ch d’utiliser son site, comme l’exigeait Tamedia.
Et c’est tant mieux. Cette affaire met en lumière l’arrogance inouïe de ces grands groupes de presse qui, sous prétexte qu’ils possèdent une bonne partie des médias, se croient tout permis, et pensent pouvoir écraser tous ceux qui, même de manière insignifiante, se mettent en travers de leur chemin.
De même, elle révèle un détestable cynisme. Le nom de domaine encore.ch vaut probablement entre 10’000 et 50’000 francs – selon l’intensité du désir de celui qui le convoite. Les dirigeants de Tamedia Publications romandes le savaient parfaitement. Mais ils ont bien imprudemment pris le détenteur pour un pigeon, et tenté de le rouler dans les grandes largeurs, en lui offrant des peanuts pour lui arracher son bien.
Cette minable manœuvre a échoué. Elle a coûté une blessure d’amour-propre à Tamedia, qui n’en mourra pas (178,8 millions de bénéfice en 2011). Mais elle a coûté des frais de procédure au détenteur du nom de domaine, qui se consolera peut-être en étant devenu un modeste héros de la défense de la magnifique règle des noms de domaine sur internet: premier arrivé, premier servi. Une règle qui permet à des gens audacieux ou visionnaires d’acquérir des noms de domaine dont la valeur peut devenir énorme, et cela, pour dix-sept francs par an…

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Commentaire de Claude Paschoud le 29 octobre 2012 à 12:41

Cette histoire savoureuse m’en rappelle une autre : lorsque les propriétaires de la Feuille d’Avis de Lausanne eurent décidé de baptiser leur dodu quotidien «24 heures», ils oublièrent de communiquer ce titre à la Chancellerie du canton de Vaud, en application de l’art. 2 de la loi sur la presse du 14 décembre 1937.
Or, les rédacteurs du «Pamphlet» déposèrent ce titre à la Chancellerie le 14 janvier 1972.
Marcel Pasche revient d’urgence du Japon et l’avocat maison m’exposa les pertes irréparables que Edipresse allait subir si je persistais à revendiquer ce titre.
Finalement, les rédacteurs du Pamphlet autorisèrent le CIAG à utiliser le nom «24 heures», sans indemnité compensatoire, si ce n’est l’assiette du jour au Café Lyrique offerte au soussigné.

Commentaire de Louis Ruffieux le 29 octobre 2012 à 12:51

Cette histoire a été racontée par “Le Courrier” et “La Liberté”, qui n’appartiennent pas aux “grands groupes de presse”. Pourquoi ne pas le préciser? “La Liberté”, soit dit en passant, est le “journal habituel” de 110’000 lecteurs.
Louis Ruffieux

Commentaire de Steve Spurley le 29 octobre 2012 à 13:37

Précisons tout de même que le site encore.ch est contrôlé par M. Kyril Gossweiler, fouteur de merde notoire et auteur d’innombrables pétitions parfois absurdes et interventions obstructionnistes comme conseiller communal et citoyen lausannois.

Il ne s’agit donc pas d’un combat entre une gentille victime et un prédateur capitaliste mais bien d’un jeu de la sorte que ce monsieur affectionne.

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