ico Société L’instituteur et le corbeau (où c’est le corbeau qui gagne)

12 février 2018 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Un enseignant muté pour avoir fait lire et discuter des passages de la Bible à l’école: voilà la France d’aujourd’hui, affairée à balayer 1’500 ans de son histoire sous prétexte de laïcité.

C’est une école de province, dans l’Indre, comme il y en a des milliers en France. Un petit gosse, qui a aperçu un crucifix dans une salle des fêtes, demande au maître: «C’est qui, le monsieur sur la croix ?» L’enseignant lui répond sobrement, parle un peu de la Bible, bref, essaie de replacer «le monsieur sur la croix» dans son contexte historique et religieux. Il fait aussi travailler ses élèves sur des passages de la Bible. Non par prosélytisme – l’enseignant se décrit comme agnostique – mais parce qu’il est convaincu que ses élèves auront besoin de ce bagage culturel: «Le maître d’école que je suis n’a pas à déplorer ou se réjouir de la déchristianisation de la France mais il est un fait que, sans un minimum de culture chrétienne, les jeunes générations risquent de ne pas pouvoir appréhender 1’500 ans de civilisation !»

Il n’en faut pas davantage pour provoquer un scandale, suite à une de ces lettres anonymes dont la France profonde a le secret. L’enseignant est convoqué devant une Commission disciplinaire, qui le condamne à une mutation forcée et immédiate pour avoir gravement fauté; imaginez l’ampleur du crime: il a introduit une Bible à l’école publique ! On l’imagine se faufiler dans les locaux, au petit jour, avec dans une valise, le Livre Interdit, rien que pour pervertir la jeune génération… En Chine aussi, on est sévèrement condamné pour ce genre de crime.

Cet enseignant-modèle, qui se préoccupe de la culture de ses élèves en ne lisant pas seulement Harry Potter en classe, se nomme Matthieu Faucher, 37 ans, fils et petit-fils d’instituteurs dans l’enseignement public. Soutenu par nombre d’intellectuels, par les parents d’élèves et son syndicat d’enseignants, l’instituteur ne s’en laisse pas conter: «Je pense avoir été sanctionné pour des raisons idéologiques, il semble que le «crime» qui m’est reproché est d’avoir introduit une bible dans une école publique, comme si j’avais commis un blasphème à l’envers, enfreint la sacro-sainte laïcité ! Mais comment doit-on parler de la religion à l’école ? «S’il est interdit de lire la Bible, à travers quels textes faut-il aborder le christianisme à l’école ?», ont demandé les parents d’élèves au directeur académique de l’Indre. Réponse: l’appel à la croisade d’Urbain II et des chroniques sur les guerres de Religion ! Réjouissant ! Présenter la religion comme une entité obscurantiste et nocive ne me paraît pas relever d’une conception saine de la laïcité.»

Cet homme parle d’or, et l’Education nationale devrait être fière d’avoir des enseignants de cette trempe. Le magazine Réforme l’a interrogé sur son rapport à la Bible, lui, l’agnostique. Sa réponse est magnifique: «La Bible est un pilier, sans doute le plus massif, de notre civilisation. Mais c’est aussi pour moi un émerveillement littéraire, au même titre que de nombreux textes de l’Antiquité. Sur le plan strictement narratif, la Bible contient suffisamment d’aventures pour passionner nos enfants durant tout l’hiver: l’histoire de Samson, de Moïse, de Jésus, de David, autant de héros plus fascinants que Spiderman ! «La Bible fait bondir la tête et le cœur des hommes», disait Jean Jaurès. Croyant ou pas, chacun peut y trouver ce qui fait de nous des humains, notre âme en quelque sorte.»

L’effondrement du christianisme en France, fruit de Vatican II

Cette affaire, si emblématique du totalitarisme laïque qui s’est emparé de la France, est à lire à la lumière d’un livre qui fait grand bruit dans les milieux intellectuels en France: «Comment notre monde a cessé d’être chrétien – Anatomie d’un effondrement»*. L’auteur, Guillaume Cuchet, est un spécialiste de l’histoire religieuse. Pour l’historien et sociologue, l’accélération brutale de la désaffection à l’égard de l’Eglise a été provoquée par Vatican II, qui a profondément changé la face de la religion traditionnelle à laquelle les catholiques français étaient habitués: réforme de la liturgie, disparition des soutanes, abandon des pratiques séculaires… Autant de révolutions qui ont profondément déconcerté les fidèles. Les chiffres sont éloquents: dans les années 1960, 94% des enfants étaient baptisés; aujourd’hui, 30 à 35%. seulement. Autrement dit, les deux tiers des jeunes Français ne sont pas baptisés. Quant à la participation à l’office du dimanche, elle est passée de 25% de la population à 3%. A cela s’est ajouté, note Cuchet, l’apparition de la société de consommation et des loisirs, le triomphe de l’hédonisme et de l’individualisme.

On pourrait certes dire, d’un froid point de vue réformé, que les rituels ancestraux, la discipline, le merveilleux des récits bibliques, du Jardin d’Eden à l’Immaculée Conception, sont tombés en désuétude, écrasés par le rationalisme et la science – désuétude qui n’a pas profité aux Eglises protestantes d’ailleurs… C’est ignorer le besoin de l’Homme de croire à quelque chose qui dépasse son horizon quotidien et ses prochaines vacances; c’est méconnaître le malaise profond de tant de nos contemporains face à un embarras de liberté généré par une apparente disparition des règles dans la société: apparente, parce que la disparition des règles anciennes suscite l’apparition d’autres contraintes, plus subtiles, mais non moins pesantes, à commencer par celle d’assumer une liberté trop vaste, dans laquelle nous flottons comme dans un habit trop grand. Le naufrage du mariage traditionnel en est une bonne illustration. On a coutume de dire que l’enfant a besoin d’un cadre et de limites; mais l’adolescent, mais l’adulte aussi !

Il y a quelques jours, 24 Heures faisait le portrait de Vaudois fraîchement convertis à l’islam. L’un d’eux disait se retrouver dans… l’encadrement de l’individu, clair et contraignant, les rituels, et les obligations quotidiennes de cette religion. On n’en n’est pas surpris. Il n’est pas impossible que l’islam, dont certaines formes rappellent celles de l’Eglise traditionnelle, occupe demain les territoires perdus par le Christianisme, devenu insignifiant au fil des réformes successives qu’il a subies, et achevé d’un coup de sabre par les Inquisiteurs de la laïcité. Beau résultat !

*Seuil, 2018

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Commentaire de Noel Cramer le 12 février 2018 à 10:46

En tant qu’agnostique – je suis entièrement d’accord avec vous.
La déconstruction des rituels ancestraux et du merveilleux et mystérieux crée sans aucun doute un vide.
Or la nature humaine a besoin du mystère et de rituels qui nourrissent un sentiment d’appartenance. La pratique de la science peut aussi remplir ce rôle.
Mais je comprends très bien que certains – par ignorance – comblent le vide existentiel en se tournant vers des structures sectaires tel l’Islam. Et – entre ce dernier et les valeurs de la culture chrétienne – le choix est vite fait.

Commentaire de Pierre Santschi le 12 février 2018 à 11:54

Avec la peur et la haine pour l’autre qu’inspire “le sang impur qui abreuve [leurs] sillons”!
Ce sang impur serait-il celui du Christ, de l’avis de l’appareil d’État représenté par le “directeur académique de l’Indre”?…
Beau programme pour des “civilisés”, enfants comme “adultes”, avec l’ignorance promue par ce “directeur académique”!
Vivement que soit recherché, chez nos voisins comme en chacun de nous, la hausse du niveau de notre conscience personnelle…

Commentaire de Gabrielle Mudry le 12 février 2018 à 12:10

Le-dit “corbeau” ne devait pas avoir la conscience très à l’aise, en n’osant pas dévoiler son identité!…

De plus, comment expliquera-t-il à ses enfants l’existence d’une église dans chaque localité, la multiplicité d’oeuvres d’art (peintures, sculptures, musique, etc.) plus célèbres les unes que les autres?

Sans compter toutes les expressions courantes tirées de la Bible, comme, par exemple:

Bibliothèque
Datations “X années avant Jésus-Christ”
Lieux commençant par “Saint…”
“Sainte-Croix”
S’en laver les mains
Un bouc émissaire
Rendre à César ce qui est à César
Oeil pour oeil et dent pour dent
Jérémiades
Une manne bienvenue
Une crèche pour enfants
Utiliser deux poids et deux mesures
A chaque jour suffit sa peine
Nul n’est prophète en son pays
Séparer le bon grain de l’ivraie
Les vaches grasses et les vaches maigres
David et Goliath
Un chemin de Damas
Fruit et fleur de la Passion
Croquer la pomme
La paille et la poutre
Ni d’Adam ni d’Eve
Apocalypse

Pourquoi a-t-on congé à
Noël?
Pâques?
Ascension?
Pentecôte?

L’Histoire biblique ayant été supprimée à l’école, dans le Canton de Vaud, on peut s’attendre à voir fleurir des générations de jeunes incultes qui ne connaîtront que le Père Noël et les divinités grecques…!

Commentaire de Michel Guex le 12 février 2018 à 18:56

Il y a une cinquantaine d’années, M. Fernand Petit, instituteur lausannois et député POP (donc pas particulièrement porté sur la religion) avait la réputation, dans des milieux d’église, d’enseigner l’histoire biblique (alors qu’il aurait pu se récuser) avec une probité exemplaire. Où sont les gens de cette trempe ?

Commentaire de Jérôme Lorenz le 13 février 2018 à 8:39

Une autre révolution de Vatican II fut sa résolution de considérer l’islam comme religion salvatrice, au même titre que le catholicisme.
Dans l’Évangile de Jean, Jésus dit: “Je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père si ce n’est par moi.”
Jésus n’a pas dit qu’il est un chemin et une vérité parmi d’autres. Ni que toutes les vérités se valent.

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Griffures



Collabo à l’honneur

La très ambitieuse rénovation du Grand-Palais, à Paris, sera co-financée par la maison Chanel. En échange, une des entrées principales s’appellera “Gabrielle Chanel”. Ce sera la première fois, à notre connaissance, que la France donne à un monument historique le nom d’une Collabo notoire. Non seulement elle vécut sereinement l’Occupation dans un hôtel de luxe aux côtés d’un officier nazi,  Hans Gunther von Dincklage, mais encore collabora-t-elle activement avec la Gestapo, sous le nom de code F-7124. Elle ne dut d’échapper aux vengeances de la libération qu’à ses hautes protections, en particulier celle de Churchill. D’innombrables Françaises anonymes, elles, ont été tondues en public pour bien moins que ça…
Mais comment s’étonner? En été 43, la foule parisienne enthousiaste criait: “Vive le Maréchal!”. Un an plus tard, la même foule criait: “Vive de Gaulle!”
Espérons, sans trop y croire, que quelques protestations s’élèveront, pour la forme…

Un auto-coup d’Etat

On se demande pourquoi Erdogan peut, sous le regard complaisant du monde entier, emprisonner, torturer, assassiner en toute impunité et occuper un pays étranger, sous prétexte qu’il y a des “terroristes” partout. Cette complicité tacite est d’autant plus écoeurante qu’on évite soigneusement de s’interroger sur la véritable origine du prétendu “coup d’Etat” qui a permis à l’apprenti Führer de s’attribuer les pleins pouvoirs. Il apparaît de plus en plus que ce coup d’Etat pourrait bien avoir été ourdi par… Erdogan lui-même. Bien joué!


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