ico Société «L’homme augmenté»: le retour de l’eugénisme ?

17 décembre 2017 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

L’informatique et l’intelligence artificielle seraient des outils propres à «augmenter» et à améliorer l’homme. Gare au retour de l’eugénisme !

Les longs voyages ont le mérite de nous permettre de finir les livres qui ont tendance à nous tomber des mains. Ainsi du dernier roman de Dan Brown, Origine. L’intrigue est poussive, le style lourdaud, et la lecture est rendue fastidieuse par une avalanche de références culturelles prétentieuses, assorties de placements de produits. Néanmoins, ce livre présente l’intérêt d’aborder une thématique à la mode, celle de la rencontre de l’homme et de la machine grâce aux technologies informatiques.

On connaît la théorie: l’informatique et l’intelligence artificielle se développent à une vitesse exponentielle, ouvrant des perspectives littéralement infinies pour l’humanité du futur – à tout le moins celle des pays riches. Cette évolution suscite un emballement extraordinaire chez un certain nombre de futurologues et, singulièrement, de grands patrons plus que milliardaires, tels ceux des multinationales qui gèrent déjà nos relations sociales et de notre savoir.

Les rêves et les projets sont aussi vastes que les possibilités qu’offre la technologie: on va permettre à l’humain de vivre plus que centenaire, on fantasme même sur l’immortalité – chimère millénaire qui oublie que si elle n’a pas de limite, la vie n’a pas de sens. La fusion entre la biologie et l’informatique va nous transformer en cyborgs omniscients, notre cerveau étant connecté par quelques puces au savoir universel, et la technologie nous fournira des organes de remplacement au fur et à mesure que la machine se déglinguera. Certes, reste le problème de la dégénérescence cérébrale, mais la biotechnologie inventera sans doute des cerveaux de remplacement.

Mais pour quoi faire ? Quel est le but poursuivi ? Tout ce que permet et permettra la technologie doit-il être ipso facto appliqué ? Par exemple, dans quelques années, l’intelligence artificielle pourra potentiellement remplacer la plupart des professions actuellement exercées par des humains: disposant instantanément de l’ensemble du savoir et de l’expérience humains, et dotée d’algorithmes sophistiqués, la machine sera objectivement plus rapide, plus compétente et plus efficace qu’un médecin, un avocat, un enseignant, ou même Monsieur Jardinier, puisqu’elle s’appuiera sur toutes les données et les expériences existantes, passées et présentes, et en tirera les conclusions.

«Améliorer l’espèce humaine» – jusqu’à Treblinka

Pour beaucoup de promoteurs de l’homme augmenté, le but poursuivi est l’amélioration de l’espèce humaine: les déficiences intellectuelles seront compensées par un implant, les maladies génétiques seront éliminées avant la naissance, les cancers seront vaincus, nous vivrons donc longtemps et en bonne santé, il n’y aura plus de handicapés ni de personnes incapables de s’assumer et de s’intégrer dans la vie économique – si le travail existe encore, certes.

Ce schéma n’est pas nouveau, seuls changent les moyens: c’est l’eugénisme, inventé au 19e siècle, qui vise à améliorer la race humaine – par quoi on entendait alors la race blanche – en empêchant les mélanges génétiques avec des populations considérées comme inférieures, et en éliminant les individus porteurs de déficiences. On pouvait lire ainsi, dans L’Encyclopédie Larrousse du XXe siècle, publiée en 1930: «Le fait est certain que, dans tous les pays civilisés, des efforts énormes sont dépensés pour maintenir l’existence des individus les plus profondément tarés. (…) La sauvegarde des éléments inférieurs nuit aux éléments supérieurs, c’est-à-dire de l’élite qui, seule, par ses qualités et son nombre, fait la force et la grandeur des nations. (…) Pour parer à ce danger, deux moyens sont à notre disposition: d’une part éliminer les indésirables; de l’autre conserver et perfectionner les éléments sains et robustes.»

Dans la République de Weimar, ces thèses font fureur et sont enseignées à l’université. Mais c’est le IIIe Reich qui mettra en pratique l’eugénisme le plus effroyable. Un de ses principaux inspirateurs fut un Suisse, le psychiatre Ernst Rüdin, président de la Société d’hygiène raciale et de la Société des neurologues et des psychiatres allemands, qu’Hitler nommera «l’éclaireur des champs de l’hérédité raciale», et qui sera à l’origine de plusieurs lois ordonnant la stérilisation de sujets atteints de maladies et de tares considérées par le législateur comme héréditaires ou congénitales: épilepsie, chorée de Huntington, schizophrénie, cécité, surdité, démence maniaco-dépressive et alcoolisme. Progressivement, ces lois vont s’étendre à d’autres sources de «pollution raciale», en premier lieu les Juifs, auxquels s’ajouteront les Tsiganes, les homosexuels, les francs-maçons, les Témoins de Jéhovah, les criminels récidivistes et les «inaptes au travail».

Pour les nazis, la solution était claire: il fallait éliminer les «vies inutiles à la Vie». Grâce à une propagande soutenue et habile, l’Etat a fini par convaincre les Allemands qu’il devait disposer d’un droit de vie et de mort sur les plus faibles, et que ceux-ci devaient bénéficier d’une «mort miséricordieuse» (Gnadentod) afin de ne pas coûter à la collectivité. L’historien François Kersaudy, qui consacre un chapitre très documenté de son dernier livre* à l’«Aktion T4», cite cet exemple d’un problème d’arithmétique soumis aux écoliers – il n’est jamais trop tôt pour la propagande: «La construction d’un asile d’aliénés coûte 6 millions de reichsmarks à l’Etat. Combien de maisons à 15 000 reichsmarks peut-on construire avec l’argent dépensé pour bâtir cet asile ?»

On connaît la suite: à partir de 1939, une commission de pédiatres, de psychiatres et de consultants établit un recensement des enfants de zéro à trois ans atteints de malformations, de handicaps et de trisomie, enfants qui seront transférés, sans aviser les parents, dans 28 institutions de mise à mort. Très vite, cette monstrueuse entreprise sera étendue aux adultes. C’est l’origine des chambres à gaz et des fours crématoires, et le début de la politique génocidaire du IIIe Reich.

Comparaison n’est pas raison, mais tout de même: le cas allemand montre que les idées eugénistes peuvent soulever l’enthousiasme de personnes supposées intelligentes et responsables, telles que les nombreux médecins, professeurs de médecine et psychiatres qui les ont professées ou mises en oeuvre. L’«amélioration» de l’homme par la bio-informatique et l’intelligence artificielle relève de la même ambition, des mêmes chimères, et en cela elle n’est pas sans danger, dans la mesure où l’individu a toutes les chances d’y perdre sa liberté: quid de celui qui refusera l’implantation d’une puce d’identité sous la peau de son nouveau-né – c’est tellement pratique, pour les formalités administratives de tous les jours  ! – dès lors que ce sera devenu obligatoire ? Ce qui apparaît comme un bien et un mieux aux esprits crédules peut conduire tout doucement à l’indicible. Exerçons donc notre esprit critique, avant que cela ne devienne une délit…

*François Kersaudy, Yannis Kadari: “Tous les secrets du IIIe Reich”. Perrin.

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Commentaire de Jean-Michel Esperet le 17 décembre 2017 à 21:22

Bien vu et bien dit!

Commentaire de Gabrielle Mudry le 18 décembre 2017 à 11:57

Cette constatation fait penser à la prophétie de l’Apocalypse, ch. 13, v. 16-18:
:
“Elle (la bête) oblige tout le monde, petits et grands, riches et pauvres, personnes libres et esclaves, à recevoir une marque sur la main droite ou sur le front.

Si quelqu’un veut acheter ou vendre quelque chose, il doit porter une marque: cette marque, c’est le nom de la bête, ou le chiffre qui représente son nom.

C’est le moment de montrer de la sagesse. Celui qui est intelligent peut comprendre le chiffre de la bête, parce qu’il représente le nom d’un homme. Son chiffre est 666.”

Il est surprenant de constater qu’avec l’implantation de puces dans le corps humain, on va tout droit dans l’accomplissement de cette prophétie…
La puce pourra contenir des données comme votre appartenance à un parti politique, une religion, etc,
Garce à ceux qui ne sont pas “politiquement corrects!

Commentaire de Nicole Fowler le 18 décembre 2017 à 17:40

Tout cela fait bien peur!

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