ico Société Lettre ouverte à Monsieur Frédéric Mitterrand

23 janvier 2011 | Catégorie: société

PASCAL DECAILLET

Monsieur le Ministre de la Culture,

Vous portez un grand nom, celui d’un homme qui aimait les textes et les écrivains, le jaillissement du verbe sur le papier, le livre, la reliure, ce qui tisse et façonne les histoires, illumine les imaginaires, à la fois Stendhal, Jules Renard, Chardonne. Oui François Mitterrand, votre oncle, avait écrit sa vie comme un roman, il était une passion française, de cette exceptionnelle tradition qui place les Lettres avant toute chose. Avant la politique. Ne parlons pas de l’économie, tout là-bas. Quelque part.

Vous portez un grand nom, il était à espérer que vous vous fissiez un prénom. Je crains qu’il faille renoncer à cette idée. Hier soir, sous pression d’un lobby dont je respecte et partage d’ailleurs le combat en tant d’autres circonstances, vous avez retiré Louis-Ferdinand Céline des célébrations nationales de 2011. Il était normal que Serge Klarsfeld attende de vous ce retrait, il est dans son rôle, je n’ai nul grief à lui adresser. Encore moins à son combat pour la mémoire.

Mais vous, ministre, vous auriez dû lui dire non. Parce que Céline, aussi infectes fussent ses prises de position antisémites, n’en demeure pas moins, avec Gide et Proust, et un ou deux autres que chacun voudra bien ajouter ou retrancher, le plus grand écrivain français du vingtième siècle. Et vous, ministre de la Culture, c’est cela que vous devez voir. C’est cette voix-là, oui cette petite voix, certes au milieu des immondices, que vous devez considérer. Quitte à froisser, heurter, déranger. Un ministre, comme un écrivain, doit se faire des ennemis, s’il veut laisser une autre mémoire que celle, furtive, d’un passant.

Je sais que vous avez hésité, Monsieur le ministre, que vous n’avez pas pris cette décision de gaieté de cœur. Mais vous l’avez prise, et elle est funeste. Parce qu’elle abdique le style devant la morale, aussi respectable soit cette dernière, et je crois avoir suffisamment, dans ces colonnes, exprimé mon rejet de toute forme d’antisémitisme. Elle se saisit, votre décision, du pire instrument qui se puisse concevoir lorsqu’on ambitionne de construire une mémoire nationale : la gomme. Elle damne le réel. Elle rejette à la marge ce qui dérange. Elle s’en va corriger et le texte et l’histoire. Alors, le 1er juillet 2011, jour du cinquantième anniversaire de la mort du docteur Destouches, le « calendrier des célébrations nationales » demeurera muet. La case sera blanche.

Mais Louis-Ferdinand Céline vivra, Monsieur le ministre. Avec ou sans célébration. L’exceptionnelle fulgurance de ses syllabes traversera les siècles. Il demeurera réprouvé par les moralistes, et ne l’aura d’ailleurs pas volé. Et encensé pour avoir révolutionné l’écriture. Dilemme, diptyque, paradoxe qui se posaient déjà de son vivant, se perpétueront, c’est ainsi, c’est le lot des maudits. Mais cette petite voix, celle de Ferdinand Bardamu en errance entre les bribes de phrases sans verbe et les points de suspension, cette petite musique qui hante les ateliers radiophoniques et les chevets des adolescents, vous ne pourrez la faire taire. Vous ne le pourrez pas, ni ne le voulez, j’en suis sûr. Juste dommage, là, que vous soyez ministre. Le mauvais rôle. Celui qui tient la gomme. Chienne de vie. Il y a des jours où l’officialité mémorielle nous emmène en voyage, hélas, jusqu’au bout de l’ennui.

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Commentaire de Pierre KOHLER le 23 janvier 2011 à 22:13

Je suis choqué qu’on puisse, au nom de l’élégance du verbe, accepter le contenu. Il n’y a guère qu’un francophone qui puisse s’abaisser pareillement.

Commentaire de Marie-France Oberson le 24 janvier 2011 à 23:53

Aujourd’hui, notre société qui veut laver plus blanc que blanc, jette le bébé avec l’eau du bain sous prétexte que cette dernière est saumâtre!

Pour ma part, François Mitterrand n’était pas ma tasse de thé , sur le plan politique comme sur son passé vichyste, sa participation à “La Cagoule” et autres magouilles . mais dois-je à cause de cela renier le fait qu’il était un homme qui aimait les écrivains , la belle écriture? Un homme de Culture.
Le reniement de Céline me rappelle le triste sort que la bienpensance fit subir dans les années 90 à Alexis Carrel.
Prix Nobel de médecine en 1912, il fut le pionnier de la transplantation d’organes, du premier pontage cardiaque ( 1910 !!) de spremières greffes de peau…C’est énorme ce que la médecine, léa chirurgie et donc nous, malade potentiels , lui devons!
Tout cela , oublié, balayé, parce qu’un certain Bruno Mégret, jugé dangereux ( pour les sièges de ses adversaires) avait eu la mauvaise idée , un jour de 1991, de faire référence à ce grand homme devant un parterre de “Verts” .
Ces derniers se mirent à fouiller les poubelles de l’Histoire et découvrirent que Carrel avait fréquenté Pétain et même , grand Dieu, Charles Lindberg! On trouva dans son livre “L’Homme cet inconnu” connu dans le monde entier depuis sa parution en 1935 (nous étions en 1991!) de quoi le faire pendre s’il n’avait été déjà mort! Il fut même accusé d’avoir été l’instigateur des chambres à gaz nazi!
Les charognards de la bienpensance qui semblaient juste découvrir Carrel, se précipitèrent sur le cadavre pour le dépecer: les rues de France qui portaient son nom furent rebaptisées..rues des Lilas et autres fleurs bleues. ou je ne sais quelle banalité! L’université de Lyon I qui portait son nom ,fut rebaptisée René Laennec, un autre grand homme, jusqu’à ce que des agents de la Stasi lui trouve aussi des poux ..Bon , il faudra bien chercher car lui, au moins a la chance d’avoir échappé à la ” période la plus sombre de notre Histoire”
Je pense que nous allons payer très très cher , sur le plan culturel et donc civilisationnel, tous ces reniements..

Commentaire de marie-Christophe Ruata-Arn le 26 janvier 2011 à 21:28

Bonjour,
Afin de poursuivre ce débat, j’aimerais vous transmettre ci-après, l’extrait d’un blog, trouvé sur le site “Le salon beige”, que vous connaissez peut-être : “Monsieur Serge Klarsfeld a obtenu du ministre de la culture Frédéric Mitterand que, bien qu’il ait été un très grand écrivain, Louis-Ferdinand Céline soit retiré de la liste des célébrations nationales.Mais est-il possible alors que l’on puisse tolérer que des rues et des places et des lycées et des collèges puissent encore porter le nom de Louis Aragon ? Ce dernier fut quelquefois à ses heures un délicat poète et un romancier de talent. Mais il fut tout au long de sa vie un atroce laudateur de toutes les abominations et exterminations communistes. Véritable crapule stalinienne, honoré pour sa servilité, il n’était pas seulement le thuriféraire du gigantesque assassin du Kremlin mais il hurlait à la mort, il en rajoutait de la manière la plus vomitoire qui fut. Alors qu’à la Loubianka, siège de la Tchéka et de ses appellations successives en NKVD, G.P.U. (Guépéou), puis KGB, on torturait, on « liquidait » des centaines de milliers de victimes (et au final, chiffre russe officiel : cinq millions d’assassinés) Aragon écrivait : « J’appelle la terreur du fond de mes poumons » (La révolution surréaliste – 1925). Cette crapule bolchevique confirmait cette aspiration sanguinaire : « L’éclat des fusillades ajoute au paysage une gaieté jusqu’alors inconnue : ce sont des ingénieurs et des médecins qu’on exécute. » (Front rouge – 1930). Alors que des millions de russes, de baltes et d’ukrainiens mourraient au goulag, dans les famines et les exterminations de masse, ce chouchou de nos médias, qui dénonçait et condamnait ses anciens amis surréalistes qui déplaisaient à Staline, n’hésitait pas, ô le doux poète, à confier : « Je chante le Guépéou qui se forme en France à l’heure qu’il est. Je chante le Guépéou nécessaire à la France ». Ce Guépéou était d’ailleurs nécessaire aussi à l’Allemagne nazie ! Car au moment de la lune de miel entre Staline et son compère Hitler, ce dernier envoya à l’invitation du premier les cadres de la Gestapo se faire instruire par le Guépéou.
Faut-il préciser que, se félicitant des exterminations des « koulaks » et des peuples honnis par Staline, Aragon, prix Lénine de littérature en 1957, ne broncha pas non plus à la nouvelle de l’élimination des médecins juifs du fantasmagorique « complot des blouses blanches » qui annonçait une grande vague d’extermination antisémite que le rappel au diable de Staline évita ? Mais alors que Céline fut pendant longtemps un réprouvé et un maudit, Aragon, lui, se vautrait dans les palaces et les honneurs. Avec le manque total de vergogne qui le caractérisait, François Mitterand le décora lui-même de la légion d’honneur le 19 novembre 1981. On attend maintenant pour le moins de Frédéric Mitterand, de l’ensemble du gouvernement et des collectivités que Louis Aragon qui, pendant un demi siècle, mit son talent au service des crimes contre l’humanité du communisme soit banni de l’honneur public des rues et des édifices et que nul négationnisme de son abjection n’entrave la nécessaire révision de la manière dont on l’évoque dans les livres scolaires. “fin de citation.
L’opinion politique de ce blogueur a le mérite d’être claire. Moins claires sont les tribulations pseudo-morales qui éreintent Céline et Hergé (!), oublient Aragon, ou évitent Voltaire. Bonne soirée.

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