ico Société Les petits miracles du Grand-Paradis

4 juillet 2012 | Catégorie: société

 PHILIPPE BARRAUD

Le malicieux patron de cette auberge réputée du Val Savarenche, à Eaux Rousses, s’approche avec la carte des vins et me demande: «Connaissez-vous nos vins ?» Comme tout le monde, je tombe dans le piège: «Bien sûr ! J’aime beaucoup les vins italiens !» Regard lourd et consterné du patron: «Mais Monsieur ! Ici nous sommes au Val d’Aoste ! Vous qui êtes vaudois, que diriez-vous si je vous parlais des vins suisses ?»
J’aime beaucoup cet esprit de résistance locale, qui se traduit aussi par un fort attachement au patois – qui est enseigné à l’école enfantine. S’agissant des vins, le réflexe identitaire est amplement justifié: entre les chardonnay et les cépages locaux millénaires, comme le fumin et sa robe de myrtille, les vignerons valdôtains font des merveilles, qui se marient idéalement avec la cuisine locale, ancestrale et goûteuse. On y découvre des choses surprenantes, comme la tétine fumée ou le lard parfumé, entièrement blanc.
C’est au départ d’Eaux Rousses, à 1’666m., que l’on gagne la vallée la plus sauvage du Parc national du Grand-Paradis, le val de la Lévionaz, une destination idéale pour qui aime la marche et la nature intacte. L’ambiance y est tout à fait inhabituelle dans les Alpes, et c’est ce qui fait son charme particulier.
A la Lévionaz en effet, les activités humaines n’ont jamais été que très limitées, avant de disparaître il y a de nombreuses années. Il n’y a jamais eu de route, ni même de chemin carrossable pour y monter, et les trois petits alpages, Lévionaz d’En Bas, du Milieu et d’En-haut, ne sont plus que des tas de pierres.
Pour y monter, il faut s’élever de quelque 800 mètres à travers une splendide forêt de mélèzes multi-centenaires tapissée de rhododendrons. Le chemin est large et en pente douce, le balisage parfait, et les chamois peu farouches.
À 2’300m., au sortir de la forêt, on découvre un oratoire sur un rocher, puis l’alpage d’En-Bas, désormais résidence du gardien local du Parc, seule présence humaine dans cette vaste vallée. Celle-ci fait l’objet d’un intense suivi scientifique au long cours – d’où les marques d’oreilles et les GPS des bouquetins. Il y a là une fontaine d’eau fraîche, unique ravitaillement à part les sources et les torrents.
La plaine qui s’ouvre au regard est immense, quasi plate au début – une auge glaciaire, comme disent les géographes – couverte d’herbe rase et de gros cailloux, d’où détalent de nombreuse marmottes en fin de journée. La vallée s’étire jusqu’au col Lauson, à 3’296m. – c’est donc une longe marche si l’on veut aller jusqu’au bout. D’autant qu’il y a tant de fleurs à observer en chemin! La dernière pente est raide dans la caillasse de serpentine broyée, mais le col offre une belle vue sur le Grand-Combin, vu du Sud.
En redescendant, sur un replat vers 2’600m., on se trouve au pied des grandes falaises colorées des Gorgie de la Grivola, qui alternent les couches rouges et verdâtres. Soudain, une poussière s’élève d’un couloir, tout en haut vers la crête: éboulement? Non ! Ce sont sept bébés bouquetins, âgés de deux semaines tout au plus, qui se livrent à des cabrioles époustouflantes dans les éboulis, sous le regard vigilant des mères-gardiennes, au-dessus. Indifférent à cette agitation, non loin de nous, un vieux mâle de plus de 100 kilos nous observe de son rocher plat, tandis que, planant le long des tours déchiquetées, un aigle, immense, contemple le monde… Ce sont les petits miracles du Grand-Paradis !

* * * *   30 votes




Pas de commentaires

*
*


* Ces champs sont obligatoires ! Veuillez entrer votre nom complet, les commentaires ayant un pseudonymes ne seront pas pris en considération.