ico Société Les citadins

27 février 2013 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Je sais bien des citadins qui connaissent infiniment mieux la montagne que les habitants des montagnes, bien des naturalistes qui connaissent mieux la faune et les oiseaux que les paysans qui décrètent un animal “nuisible” sur la base de préjugés désuets.
Ma grand-mère paternelle était une paysanne du Gros-de-Vaud qui, comme toutes les paysannes du début du XXe siècle, a toute sa vie sué sang et eau à la cuisine, aux champs, à l’écurie, à la buanderie. Sans jamais se plaindre. Elle n’avait pas de montre: le car postal et le clocher du collège rythmaient ses journées. Je me souviens des tablées immenses qu’elle nourrissait trois fois par jour, surtout pendant les foins et les moissons. Ces récoltes duraient des semaines, surtout lorsque le mauvais temps obligeait à continuellement entasser et désentasser le foin, ou construire et déconstruire les moyettes de gerbes de blé.
Il y avait à table la famille proche, de vieux oncles et tantes acariâtres, mais aussi l’Italien, le Suisse-allemand, et les inévitables journaliers-saoulons qui puaient l’alcool et qui me faisaient peur, alors je me tassais au bout du banc, tandis que mon père, sur le seul tabouret rembourré, menait son monde à la baguette…
Pour ma grand-mère, cela commençait très tôt le matin, sur le potager toujours chaud, par les röstis et le lard froid, plus blanc que rouge, du petit-déjeuner. Je n’oublierai jamais les larges tranches du pain de trois livres qu’elle inondait pour moi de crème fraîche et de sucre, lorsque les hommes étaient partis, dans un grand bruit de tricounis et d’éclats de voix…
À part un séjour de jeunesse en 1915 à Nennigkofen, ma grand-mère n’a jamais quitté son village; elle n’est même jamais allée à l’autre bout du petit village, au lieu-dit “En-bas le Coin”, où vivait pourtant son frère, paysan lui aussi, syndic puis juge de paix. Elle ne voulait pas quitter son ouvrage, ni qu’on puisse croire qu’elle se promenait au lieu de travailler.
Comme beaucoup de gens de la terre, ma grand-mère ne connaissait pas très bien la nature, sinon comme les paysans, sous la forme de parcelles, de plantage et de potager à cultiver, de bétail à élever et de forêt à exploiter. Des forêts dans lesquelles vivaient des animaux “nuisibles”, comme le renard qui tourmentait ses poussines. J’adorais ma grand-mère et elle me le rendait bien. Cela ne m’empêche pas de penser, aujourd’hui, que le fait de vivre à la campagne ou à la montagne, et d’exploiter un domaine, ne signifie pas qu’on connaisse la nature, comme par imprégnation. Je connais bien des terriens qui n’ont jamais gravi la montagne qui fait de l’ombre à leur verger, ou qui n’ont jamais été voir si l’herbe était plus verte dans la vallée d’à-côté.
Cela pour dire que j’ai beaucoup de peine à accepter ces sempiternelles insultes adressées aux “citadins” – comme si c’était une tare – , dès lors que l’opinion publique s’émeut parce qu’on abat un ours, le seul, le dernier, pour des motifs futiles, par simple pétoche d’encourir des poursuites judiciaires si jamais un accident se produit.
Ces citadins, ce sont par exemple les enragés du Club alpin, qui connaissent par cœur chaque béquet, ses voies, ses difficultés et sa faune; ceux qui savent où il faut aller pour trouver le rare Lys de Saint-Bruno, où découvrir les plus beaux Lys martagon; il y a aussi les ornithologues cachés sous les branchages avec leurs gros téléobjectifs camouflés, et des passionnés talentueux qui, comme Jacques Rime ou le cinéaste Samuel Monachon, connaissent quasi personnellement les sangliers d’une réserve, le chat sauvage d’un bois profond… Sans parler des scientifiques qui, dans leurs bureaux et laboratoires des grandes écoles, sont à la pointe des connaissances en matière de zoologie et de botanique. Et vous croyez vraiment qu’ils n’y connaissent rien, ces citadins-là?
Au reste, aujourd’hui, plus de la moitié des Suisses vivent en ville. Par conséquent, mépriser les citadins, c’est mépriser la majorité de la population… Un minimum de retenue s’impose donc.

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Commentaire de Stevan Miljevic le 27 février 2013 à 10:57

Je résume: selon vous les campagnards ne savent pas ce qui est bon ou pas dans la nature alors que certains citoyens éclairés le savent…Bravo!
Ensuite concernant le mépris, j’aimerai quand même poser la question suivante: lorsque les citadins n’ont de cesse de prendre des mesures qui déstabilisent les campagnes, (LAT, Lex Weber etc) vous êtes vraiment certain que celui qui marque du mépris sur l’autre c’est celui qui ose dire que certains (fussent-ils une majorité) abusent? Le principe démocratique n’excuse pas tout….
Et je maintiens: qu’on lâche quelques ours et quelques loups en ville. Juste pour voir…

Commentaire de Jean-Pierre Blanc le 27 février 2013 à 11:32

Très joli texte et fort pertinent.

J’apprécie aussi tout particulièrement la phrase : “… qu’on puisse croire qu’elle se promenait au lieu de travailler” : C’était bien la mentalité de nos ancêtres qui ont fait la Suisse à la sueur de leur front et avec humilité, ce pays dans lequel nombre de riches et de pauvres se précipitent pour y vivre.

@Miljevic : on gagnerait certainement au change si on remplaçait les – bip – qui, eux, *ne craignent pas qu’on puisse croire qu’ils se promènent* dans nos villes, par des loups et des ours.

Commentaire de Marc-Olivier Berthoud le 27 février 2013 à 12:06

Le citadin-expert, super-citoyen ?

Il ne fait aucun doute que le citadin dispose parfois d’une connaissance technique, scientifique et personnelle très poussée et ciblée de la nature. Ne vivant pas dans le “milieu”, il étudie son sujet de prédilection à distance tout en y faisant des incursions plus ou moins régulières.

Cependant, tout comme le touriste qui s’extasie sur le “mode de vie traditionnel” d’un pays du sud, que sait-il, cet expert naturaliste, de l’ensemble des réalités concrètes de la vie de tous les jours du “milieu” en question?

Car connaître, n’est-ce pas avant tout vivre? Les sourires des enfants du sud et l’esprit de communauté qui peut y régner, si parlant pour nos sociétés matérialistes et atomisées, cachent une misère et des souffrances terribles. Savons-nous seulement distinguer l’envers de la médaille?

Il me semble que la critique envers le citadin est avant tout la critique d’une certaine forme d’orgueil et de prétention apparente de tout connaître, de savoir ce qui est le juste, et d’avoir bien entendu la morale de son côté. On croirait percevoir un fonctionnaire de la Bundesvervaltung.

C’est ainsi que pour ces citadins, le berger qui se fait croquer des brebis n’a pas de raisons de se plaindre. Les subventions et les assurances couvriront sa perte. Tout comme, dirait un groupe spécifique de citadins, le commerçant-profiteur qui se fait casser sa vitrine par quelque autre “être sauvage”, lors d’une manifestation du 1er mai par exemple.

S’il est légitime d’avoir un intérêt pour une certaine forme de nature, il me semble indispensable de se garder de l’absolutiser. Le danger, bien évidemment, est qu’en ne considérant que nos goûts personnels, on les impose aux autres au prétexte qu’ils représentent toute la réalité ou du moins la juste manière de la percevoir, ceci au mépris de ceux qui vivent et subissent les contraintes quotidiennes du “milieu”, contraintes qui sont inexistantes pour nous citadins qui ne les percevons pas lors de nos funs excursions passagères.

Commentaire de P.M. Vergères le 27 février 2013 à 12:34

Bien évidemment que des citadins connaissent bien certains endroits de campagne et de montagne. Peut-être même mieux que certains qui y vivent, parce que, ces derniers, lors de leurs vacances, vont changer d’air…………………..ailleurs.

Par contre, le fait de vivre avec les bouseux (donc M. Bär et moi-même, par exemple) donne une réalité toute autre de ces endroits. Et bien évidemment, une sensibilité toute autre à ce qu’on y fait et de quoi on y vit.

Les écolos ont donc érigé une hiérarchie de la vie parmi les animaux. Il y a ceux qui sont protégés à tout prix (loup, ours, lynx, etc…) et ceux que l’on jette négligemment en pâture aux premiers (moutons, veaux, etc…). c’est la nature dit-on! Méfiez-vous, un jour, celle-là, elle pourrait bien vous rattraper.

Parce que, dans ce concept, l’homme fait partie de la deuxième catégorie et si un jour, un quidam distrait se fait bouffer un bout de gras, on dira que c’est de sa faute. L’avait qu’à être ailleurs, ce con de bouseux obtu et borné. Bien fait!

Commentaire de David Spring le 28 février 2013 à 0:46

Les loups et les ours en ville seraient un net progrès par rapport aux fauves à deux pattes et casquettes blanches qui s’y promènent librement, surtout la nuit au centre de Lausanne. On échange ?

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