ico Société Le populisme surfe sur l’immigration. Mais après ?

15 mars 2017 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

En matière de populisme, les mêmes causes produisent généralement les mêmes effets. Or il faut le reconnaître: la montée des mouvements populistes en Europe relève d’une cause quasi unique, l’immigration.

Ou plus précisément, l’immigration et ce qui s’en suit. L’Europe, et la Suisse aussi, ont posé en principe que tout réfugié doit être accueilli et protégé. Mais on sait que ce dogme, en soi humaniste et généreux, a toujours été porté par une minorité de la population, essentiellement ses élites – si on ose encore écrire ce mot… – socio-politiques et culturelles. Quant à l’acceptation du dogme par la population, on a obstinément cherché à ne pas le savoir, dans la mesure où on se figurait bien ce qu’on allait trouver.

On a donc continué la même politique longtemps et très loin, sans prêter attention aux interrogations et aux souffrances de la population. Mais au bout du compte, en laissant se produire un déferlement de réfugiés et d’immigrants, à la fois incessant et incontrôlé, les responsables ont allumé un incendie qui n’est pas près de s’éteindre, car il est impossible à éteindre.

A tort ou à raison, mais souvent à raison, les habitants des divers pays de l’Europe voient désormais l’établissement d’immigrants en grand nombre comme une menace diffuse. Menace non pas tant pour leur sécurité, mais pour leur mode de vie, au sens le plus large du terme. La population des villes explose, les logements et les emplois font défaut, c’est donc une dégradation nette de la qualité de vie et du confort au quotidien, et l’augmentation d’une promiscuité inévitable avec des personnes qui souvent ignorent notre langue, nos valeurs, nos usages et nos lois. Ce sentiment de menace vaut aussi pour les libertés que nos parents ont conquises non sans mal par le passé, qu’il s’agisse des droits des femmes, de la liberté des mœurs, de la reconnaissance des droits de communautés spécifiques, etc.

Ce sentiment diffus d’une menace est aussi culturel, au sens large, et il n’est que de voir l’évolution des grandes capitales pour s’en rendre compte: qu’on s’en réjouisse ou qu’on s’en indigne, Paris est devenue une capitale cosmopolite et plus tellement française; dans les vieilles rues, les bougnats ont disparu depuis longtemps de leurs zincs, où on servait un jambon-beurre et un demi. Ils ont fait place à d’innombrable kebabs, qui n’incitent pas les résidents à rester dans un quartier devenu étranger. Dans les cantines, les menus ont dû évoluer sous la pression de la communauté musulmane, celle dont le poids pèse le plus lourd dans l’évolution des mœurs. Évolution particulièrement marquée dans les cités, où les mœurs du bled ont remplacé un certain art de vivre populaire à la française, parce qu’on a laissé faire, par paresse ou par lâcheté.

Il y a juste un siècle, C.-F. Ramuz fulminait contre le cosmopolitisme qui s’installait à Lausanne. Que dirait-il aujourd’hui ! Mais voyez cela: aucun créateur, un siècle plus tard, ne peut se permettre de critiquer ou de dénoncer le cosmopolitisme comme le faisait Ramuz; d’ailleurs, on l’a rebaptisé multiculturalisme pour détourner l’attention et le revaloriser. Ainsi, il est de bon ton, et même obligatoire dans certains cercles, de dire que le multiculturalisme est une chose merveilleuse, la violence du rap s’accordant si bien avec la musique de Debussy… En réalité, on voit surtout un empilement de cultures d’origines diverses, qui se mélangent plus ou moins bien, avec des niveaux d’exigence pas très élevés, mais qui pourtant réjouissent les acteurs culturels, convaincus de tirer la société dans le bon sens.

On peut quand même se demander qui peut se reconnaître dans ce multiculturalisme-là, s’il n’est pas autre chose qu’un bruit de fond. D’où vient-il ? Quel est son pays ? On en revient toujours là: tout est question de racines. Même au 21e siècle – ou surtout au 21e siècle ? – on ne peut pas être bien dans sa tête et dans sa peau si on n’est pas de quelque part. Or, le multiculturalisme n’est pas de quelque part, il est tout au plus de nulle part et de partout, et ne répond pas aux questionnements identitaires.

Les mouvements populistes ont bien saisi la frustration parfois profonde des populations indigènes, et particulièrement des plus pauvres, qui sont moins armées pour se situer dans la société et revendiquer leur identité chancelante. Pour autant, ces mouvements n’ont pas de véritables solutions à offrir, puisque ces millions d’immigrants sont là, bien installés pour la plupart, souvent bien intégrés. La seule chose qu’ils puissent faire, c’est fermer les frontières et empêcher, voire interdire l’immigration. Vaste programme, mais qui fait son chemin dans les esprits. Même en Suisse, où il est désormais tendance, dans les partis gouvernementaux, de remettre en question la libre-circulation des personnes…

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Commentaire de François de Montmollin le 15 mars 2017 à 18:56

Incroyable, tout peut arriver finalement

Commentaire de B. Brunner le 15 mars 2017 à 19:33

Prenez un menu gastronomique fantastique de 10 plats, dont vous adorez chaque saveur.

Versez les 10 plats dans un bol.

Prenez un mixer et mélangez le tout jusqu’à obtenir une pâte homogène.

Dégustez avec modération.

La richesse de la Suisse et de l’Europe est (était) qu’en faisant 50 ou 200 km, on se retrouvait dépaysé, dans une autre culture géniale, avec d’autres plats, d’autres passions, d’autres façons de vivre. Ceci a beaucoup moins été le cas aux Etats-Unis, où 3000 km plus loin, on voit la même chose.

C’est cette richesse de la différence qui se perd. Et nos spécificités dont nous étions fiers qui se perdent à trop mixer….

Commentaire de J.-F. Huguelet le 15 mars 2017 à 19:42

Philippe Barraud au Conseil Fédéral !

Commentaire de Xavier Gruffat le 16 mars 2017 à 17:02

Article et analyse de qualité, M. Barraud fait dans la sobriété et j’apprecie. J’ai de la peine avec certains journalistes qui font plus de la poésie et semblent plus être des écrivains que reporters. L’heure est grave et le journalisme doit être sérieux.
Hier j’ai pris le temps de lire un long article dans le WSJ sur le conseiller de Trump Bannon (ce site en a parlé). Intéressant de noter qu’il est bel et bien né comme je l’avais mentionné dans une famille catholique de la classe moyenne de 5 enfants en terre évangélique américaine. Cela a forcé le caractère de sa famille en partie. M.Bannon a fait fortune en flirtant avec Wall Street et Hollywood puis a retourné sa veste contre l’élite car son père de la classe moyenne a perdu je crois en 2008 une grande partie de ses actions AT&T, entreprise pour laquelle il a travaillé des dizaines d’année. M.Bannon n’est peut-être pas le “diable” comme le décrit NBC (dans le show d’humour le samedi soir) mais un homme complexe qui a vu son père souffrir des dégats de la mondialisation. Selon WSJ il appelle son père âgé de plus de 90 ans tous les jours. Pour moi c’est cela le journalisme de qualité, aller dans la complexité en cherchant à comprendre l’autre. Se traiter de “nazi” comme un certain politicien Turc est trop facile.

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