ico Société Le néolibéralisme comme facteur de désordre

9 février 2012 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Critiquer le néolibéralisme, pour des penseurs de gauche, c’est la moindre des choses. Mais voyez cet étranger paradoxe: ce qu’on reproche au néolibéralisme, à la fin des fins, c’est d’avoir détruit des valeurs considérées comme conservatrices, comme la soumission aux normes sociales et aux instances régularisatrices (l’Etat, la religion, l’école…), le vive-ensemble, la solidarité, la citoyenneté.
Un exemple éloquent du désarroi des penseurs de gauche est cet article paru le 4 novembre 2011 dans
Le Temps, sous la signature de Geoffroy de Lagasnerie, sociologue et chargé de cours à la Sorbonne. L’article était intitulé de manière symptomatique: «Une gauche qui ne jure que par l’ordre et l’obéissance».
Au travers de nombreux exemples, l’auteur montrait combien les critiques du néolibéralisme tendaient à tomber dans l’apologie du monde d’avant, lorsque les individus étaient soumis à un certain ordre social, issu à la fois des institutions, des traditions locales et des usages familiaux. «Le néolibéralisme, écrit l’auteur, instaurerait le règne du moi, de l’égoïsme, du repli sur soi. Il fabriquerait un néosujet, l’
homo œconomicus, qui n’aurait aucun sens de la communauté, du collectif et ne se considérerait plus comme membre d’un groupe qui le dépasse: privilégiant toujours son intérêt particulier, il n’accepterait plus de se soumettre aux exigences indispensables pour faire ou refaire la société (les normes ou les valeurs partagées, la réciprocité). Le sens du «social», de l’«institution commune», du «vivre-ensemble» lui serait étranger: aujourd’hui, le nous serait subordonné au je

Du citoyen au consommateur

Reconnaissons que cette vision est plutôt juste: le néolibéralisme tend – délibérément – à nous faire passer de l’état de citoyen et d’individu social, à celui de consommateur. Corollaire immédiat et nécessaire: toutes nos envies et nos besoins, réels et surtout supposés, sont légitimes, et donc, tous les moyens sont bons pour y arriver. Ce qui conduit, estiment de nombreux auteurs de gauche, à la rupture du lien social, puisque le seul but est la satisfaction des besoins personnels, au détriment d’une vision plus large, et plus en lien avec les autres.
Geoffroy de Lagasnerie rappelle opportunément que cette évolution de l’individu dans son rapport à la société, d’abord vue comme une émancipation par rapport aux obligations sociales, a été progressivement considérée comme la cause d’un démantèlement des institutions collectives: l’accroissement de la liberté individuelle et de l’autonomie de l’individu conduit par exemple à des revendications minoritaires croissantes, par lesquelles chacun exige la reconnaissance de sa singularité, et donc rejette toute soumission aux règles communes.
Geoffroy de Lagasnerie cite dans son article l’ouvrage intitulé «La Nouvelle Raison du Monde», «incarnation idéale-typique du paradigme contemporain, (qui) montre à quel point la critique du néolibéralisme tend à s’opérer au nom de fantasmes de régulation et d’encastrement particulièrement régressifs et effrayants.»
Dans cette vision, le néolibéralisme serait une force qui déstructure le sujet, qui diminue son assujettissement à la loi commune et, loin de le libérer, elle l’enfermerait dans l’angoisse de faire des choix constants. Et l’auteur de citer longuement les auteurs de «La Nouvelle Raison du Monde», Pierre Dardot et Christian Laval, comme contre-exemple de ses propres convictions. Pour preuve, écrit-il, «on croirait lire du Benoît XVI»!

L’individu en état d’apesanteur

Et pourtant! De notre point de vue de conservateurs, cette analyse est particulièrement pertinente, jugez plutôt: «Le rapport entre générations comme le rapport entre sexes, autrefois structurés et mis en récit par une culture qui distribuait les places différentes, sont devenus pour le moins incertains. Aucun principe éthique, aucun interdit, ne semble plus tenir face à l’exaltation d’un choix infini et illimité. Placé en état «d’apesanteur symbolique», le néosujet est obligé de se fonder lui-même, au nom du libre choix, pour se conduire dans la vie. Cette convocation au choix permanent, cette sollicitation de désirs supposés illimités fait du sujet un sujet flottant: un jour, il est invité à changer de voiture, un autre de partenaire, un autre d’identité, un autre encore de sexe, au gré du jeu de ses satisfactions et insatisfactions.»
Bien entendu, pour Geoffroy de Lagasnerie, de tels propos, venant de gauche, sont insupportables: «
Élaborer une pensée de gauche aujourd’hui nécessiterait de tourner le dos à de telles incantations. Il nous faut fabriquer une nouvelle théorie critique, qui ne fonctionnerait pas comme une machine à dénoncer le matérialisme, l’individualisme, voire, tout simplement, la liberté, au point de faire l’éloge de l’ordre, de l’État, de la norme collective.»

Des effets profonds et délétères

Cet article a le mérite de mettre en évidence la difficulté de la critique du néolibéralisme. Plus exactement, il montre à quel point cette critique n’est pas nécessairement «de gauche»: à droite aussi, on réalise que le néolibéralisme opère chez les individus, et donc dans la société, des changements qui sont peut-être moins positifs qu’il n’y paraissait au premier abord. Sous des dehors libérateurs, le néolibéralisme peut conduire à l’asservissement de l’individu à de nouvelles normes implacables, celles de la consommation de masse par exemple. Surtout, il contribue à l’affaiblissement des institutions qui traditionnellement encadraient la vie en société, à la destruction du ciment social, à la ruine des notions de respect à l’égard des institutions et des autres individus. En ce sens, que les analystes soient de gauche ou de droite, on voit que le néolibéralisme exerce progressivement des effets à la fois profonds et délétères sur la vie en société.

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Commentaire de Frank Leutenegger le 9 février 2012 à 18:49

Je crois que je peux comprendre l’apparent paradoxe: des jeunes de droite se sentent de moins en moins à l’aise dans la société actuelle. Ils peuvent donc, plus que d’autres, se rebeller contre elle. En face, les jeunes de gauche, se coulent confortablement dans le moule qu’on leur offre, justifié, excusé par le discours gaucho-intello.

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Nucléaire: manipulations et censure

Les nostalgiques du nucléaire avaient cru voir renaître l’espoir: selon la SonntagsZeitung, Mme Doris Leuthard envisagerait de retarder la fermeture de la centrale de Leibstadt. Or il apparaît que cette information était totalement fausse, une manipulation lancée par on ne sait qui (mais on devine!). Il va devenir de plus en plus difficile de trier le vrai du faux, puisque manifestement les journalistes, dont c’est le métier, ne le font plus.
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Le silence meurt, assassiné

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