ico Société La collecte de données peut conduire à la mort

5 juin 2017 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

La Première a récemment consacré une émission à la collecte de données à laquelle se livrent frénétiquement divers réseaux sociaux, dans le but de nous inonder de publicité – au minimum. Admiratifs des processus techniques, les journalistes peinent à voir les dangers que cela implique.

La masse de données collectée en permanence – y compris notre localisation en tout temps – est telle que l’on peut établir un profil très fidèle de chacun d’entre nous. Cela permet aux collecteurs de données de vendre celles-ci à des partenaires commerciaux, qui s’en serviront pour tenter de nous vendre des biens et des services, ou du moins pour susciter en chaque consommateur des besoins qu’il n’a pas.

Ce formidable levier de consommation est détestable, le harcèlement publicitaire qui en résulte est insupportable, mais là n’est pas le plus grave. En agrégeant cette masse de données, on ne dégage pas qu’un profil commercial: puisqu’on sait ce que vous faites, où vous allez, ce que vous lisez, ce que vous regardez sur vos écrans, et les gens que vous voyez, on élabore un profil social, dans lequel figurent forcément vos opinions, vos préférences politiques, vos petites manies, voire des penchants peu avouables. Bref, le profil est redoutablement complet, mais plus ou moins fidèle puisque les algorithmes peuvent aussi tirer des conclusions aberrantes des données qu’ils interprètent: l’intelligence artificielle manque parfois de jugeote…

Ce profil, avec ses vérités et ses erreurs, est stocké et mis à jour dans des serveurs privés inconnus, pour une durée indéterminée, mais qui dépasse certainement celle d’une vie humaine. Bien entendu, vous ne pouvez pas accéder à votre profil, ni a fortiori réclamer des corrections. Les grands groupes américains qui les possèdent les utilisent à leur seul profit – puisque vous les avez imprudemment autorisés à le faire en cédant tous vos droits sur les contenus. Postée sur Facebook, la photo du siècle ne vous appartient plus, d’autres encaisseront les droits à votre place !

Mais le danger est ailleurs. En entendant les journalistes admiratifs de La Première, je pensais non pas aux consommateurs stupides que nous sommes, mais aux dizaines de milliers d’hommes et de femmes entassés dans les prisons turques, syriennes et de tant d’autres pays où l’Etat de doit n’existe pas. Imaginer un seul instant que les juges et les tortionnaires qui conduisent les interrogatoires aient accès à ces données, fait dresser les cheveux sur la tête: le dossier d’instruction sera rempli avant même le premier interrogatoire, avec la liste de vos déplacements, de vos rencontres et de vos contacts, de vos habitudes et de vos lectures ! Dans bien des cas, cela conduira à des condamnations à mort. Merci Facebook, merci Amazon, merci Twitter ! Ces sociétés sont et seront complices des dictatures, comme elles sont déjà complices des mouvements terroristes, par indifférence, par paresse ou par incompétence.

On nous dira que c’est impossible, que les serveurs sont inattaquables, que tout est crypté – bref, la bouillabaisse sécuritaire habituelle. Sauf que, de manière incompréhensible, les données les plus secrètes finissent toujours par fuiter, parce qu’un hacker a été plus malin que les autres ou, plus banalement, parce qu’un employé félon a vendu des données par appât du gain: dans ce domaine, le facteur humain est toujours le plus fragile.
Big Brother est là et bien là, et nous surveille. George Orwell n’était qu’un amateur !

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Commentaire de Xavier Gruffat le 6 juin 2017 à 3:34

Article et débat intéressant. J’ai aussi pensé que le big boss de Facebook (Zuckerberg), qui sera bientôt je pense Président des Etats-Unis, a du sang sur les mains (meurtres en direct sur FB). On verra s’il aura autant de critiques que Trump. Mais quand on y pense beaucoup de patrons ont du sang sur les mains, pensons aux patrons de casino (nombreux suicides par faillite personnelle), fabriquants de motos et voitures (1 million de morts par an ou plus), banquiers (argent sale de la drogue)… C’est un débat assez complexe sur la responsabilité surtout indirecte. Autrement dit, jusqu’où un patron ou entreprise est responsable ? Ne parlons même pas ici des fabriquants de cigarettes et armes.

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