ico Société Face à l’horreur numérique, le déni de réalité de l’Occident

14 juin 2018 | Catégorie: société

GREGOIRE GONIN *

A la dépendance au pétrole-cocaïne succède l’héroïne des métaux rares. L’irresponsabilité écologique s’accentue, l’extinction de la biodiversité s’étend au minéral.

La modernité voue un véritable culte à la transition numérique, érigée en cathédrale, comme la fée Electricité au XIXe siècle ou la voiture au suivant; une divinité qui formerait assurément un chapitre posthume des Mythologies de Roland Barthes. «Il faut accepter de sacrifier certains endroits du globe pour extraire du cobalt et du lithium», déclarait mi-avril l’un de ses prophètes, un psychiatre vaudois devenu aéronaute. En plein jubilé des années 1968, peut-on encore penser librement à l’ombre d’une telle chapelle?

En 1759, le Nègre du Suriname (le Chinois ou le Congolais actuels), auquel les Hollandais ont coupé une main et une jambe, apostrophe le visiteur: «C’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe.» De cette rencontre avec la réalité du mal, Candide perd toute foi en l’optimisme. En 2018, selon cet oracle médiatique, «on ne peut pas faire de l’écologie sans casser quelques œufs». Or, ceux-ci ont une couleur: jaune, et non blanche. Loin de l’ingénue compassion voltairienne, pareil cynisme teinté de racisme néo-impérialiste déroute l’historien. Dans La guerre des métaux rares,enquête retentissante de six ans, Guillaume Pitron démontre en effet comment l’Occident a transformé à son immense profit les eldorados de la croissance en apocalypses à ciel ouvert. L’auteur y allume les contre-feux du greenwashing et de la «mondialisation heureuse», et se livre à une exégèse du catéchisme énergétique.

La «tromperie» des green techs

Produits chimiques pour purifier les minerais déversés directement dans les sols, puits infestés par les rejets toxiques des usines, champs de maïs empoisonnés, pluies acides: la Chine, et ses 10 000 mines, vit à son tour de plein fouet la malédiction des terres rares. En RDC, plus de 100 000 néo-esclaves extraient dans des conditions médiévales (pelle et pioche) le cobalt révolutionnaire. Le constat est sans appel: les décideurs ont préféré un monde connecté à une planète propre et digne. Ses 8 milliards d’individus vont consommer davantage de métaux d’ici à 2050 que la centaine les ayant précédés. L’industrialisation d’une voiture électrique consomme trois fois plus qu’un véhicule conventionnel; plus l’autonomie de la batterie augmentera, plus les gaz à effet de serre vont croître, au point de rejoindre ceux du moteur à pétrole. Avant même leur mise en service, les totems des supposées énergies vertes (laptop, smartphone, voiture électrique, panneau solaire, éolienne, LED, etc.) «portent le péché originel de leur déplorable bilan énergétique et environnemental», si l’on considère le cycle de vie intégral des produits (production, transport, usage et recyclage). Les technologies de l’information, elles, consommaient en 2013 10% de l’électricité totale et rejetaient la moitié plus de composants gazeux que le secteur aérien, lui-même exponentiel. Transmué en Etat, le cloud – un vrai nuage noir – se classerait 5e dévoreur mondial de ressources totalement marchandisées échappant à une gestion démocratique.

Il s’agit donc, selon Pitron, de dénoncer haut et fort une «vaste tromperie». Chaque green tech procède d’un «cratère entaillé dans le sol», en comparaison duquel les Verts vaudois louangeraient les veines béantes du Mormont. L’Europe et les Etats-Unis ont sciemment fermé leurs mines pour délocaliser et externaliser à bas coût la production sale des énergies dites propres. La globalisation maintient les consommateurs (rivés à leur sacro-saint pouvoir d’achat) dans l’ignorance totale des conséquences environnementales et humaines de leurs modes de vie. Le voisinage, en Europe, des gisements les sortirait avec effarement du déni et de l’indifférence et mettrait une pression énorme sur les gouvernements. «Rien ne changera radicalement tant que nous n’expérimenterons pas, sous nos fenêtres, la totalité du coût de notre bonheur standard.»

Des solutions inaudibles

La cécité d’Eric Tariant dans sa critique du livre quant aux pistes de sortie n’étonne qu’à moitié. Les solutions existent, mais restent inaudibles à un titre lui aussi apôtre de la révolution numérique. Parler de décroissance relève-t-il à ce point du blasphème envers la nouvelle «fin de l’histoire» messianique du technolibéralisme et ses évangélistes? A la dépendance au pétrole-cocaïne succède l’héroïne des métaux rares. L’irresponsabilité écologique s’accentue, l’extinction de la biodiversité s’étend au minéral. Aucune leçon n’a été tirée de la quête sanguinaire de l’huile de baleine: «Nous consommons toujours davantage. La brutalité avec laquelle nous nous sommes rués dans un monde rare n’a tout simplement pas été pensée.» Le saccage écocidaire de la nature se poursuit. Pour le polytechnicien Christian Thomas, «nous n’avons pas de problèmes de matière; nous n’avons que des problèmes de matière grise». Est-il encore temps?

  • Historien
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Griffures



“En deuxième diffusion”

Ceux qui disent que la SSR dépense trop et doit faire des économies en sont pour leurs frais: à écouter jour après jour La Première, on constate un formidable effort d’économies. En effet, plutôt que de produire des émissions originales, qui coûtent cher, on accable l’auditeur d’émissions “en nouvelle diffusion”, de la deuxième main en quelque sorte. Mais de quoi se plaint-on ? C’est l’été après tout, il n’y a quasi plus personne à La Sallaz, juste quelques plantons chargés de faire tourner les robots.
Mais quand même: l’auditeur n’a pas droit à une remise de redevance pour cause de produits pas frais. Or, j’imagine que Le Temps ou 24 Heures n’auraient pas le culot de me faire payer l’abonnement plein pot pour republier des vieilleries, sous prétexte que ce sont les vacances !
Au fait, Commentaires.com pourrait aussi publier des articles en deuxième diffusion, non ?

Le triomphe du pétrole

Donald Trump exige que la production de pétrole augmente partout dans le monde (sauf peut-être en Iran…), et donc la consommation aussi. Logique: l’effet du CO2 sur le climat n’est que fake news, tout comme le réchauffement climatique, que par ailleurs les scientifiques décrivent comme un facteur majeur de la migration d’Amérique centrale vers les Etats-Unis.
Mais l’essentiel n’est-il pas que les commanditaires et patrons de Trump et de son ministre de l’environnement (sic), comme les frères Koch et leurs affidés du pétrole et du charbon, fassent de bonnes affaires ? De toute façon, il auront disparu, couverts de dollars et satisfaits d’eux-mêmes, avant les grands désastres…
Et pendant ce temps de par le monde, des citoyens anonymes et probablement dérisoires font des efforts pour sauver ce qui peut l’être, fragiles fourmis qui croient pouvoir lutter contre les chars d’assaut du fric, du pouvoir et du cynisme. Vivons d’espoir !


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