ico Société Ces fruits dont vivaient nos ancêtres

14 mai 2012 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Quand avez-vous mangé des cougnous avec un verre de fendant pour la dernière fois? Et vos enfants? Vont-ils à l’école avec des séchons de poires Rêches, et des cerises séchées dans les poches?
En cinquante ans à peine, nous avons oublié comment se nourrissaient nos ancêtres, voire nos grands-parents. Un livre extraordinaire vient nous le rappeler:
Le patrimoine fruitier de Suisse romande1, de Bernard Vauthier. L’auteur a parcouru pendant 25 ans les villages et les vergers, parlé avec les propriétaires, prélevé des greffons, élevé des arbres, pour pouvoir photographier leurs fruits et les placer dans son ouvrage ! Un travail de bénédictin, pour un grand livre magnifiquement illustré (plus de 700 illustrations) et surtout, pour une plongée stupéfiante dans la vie quotidienne du passé.
Le génie de l’auteur est d’avoir constamment associé les fruits et les parlers locaux (avec un savoureux glossaire), puisque les premiers ont souvent les noms d’un lieu-dit, d’une famille, d’une caractéristique – la poire Brunet de Daillon, la pomme Blantsette de Bruson et du Châble, la poire Etrangle-chat de La Côte, la cerise de fer de Lugrin, la tomate de Paudex qu’appréciait Jean-Pascal Delamuraz…
Un des grands mérites de ce livre est de nous rappeler l’importance des fruits, cultivés et sauvages, dans l’alimentation de nos ancêtres et de leur bétail. Conservés de mille manières – séchage, distillation, réduction en
cougnarde et vin cuit… – les fruits, surtout la poire, entraient dans le composition de quasiment tous les repas. Par exemple, la soupe de cerises avec de la farine et du pain rôti de Bagnes et d’Hérémence. Souvent, on allongeait ou remplaçait la farine, toujours rare, avec des fruits, des écorces, des feuilles, des glands et des bourgeons moulus. Vers 1870 en Valais, on utilisait à cette fin des feuilles d’orme séchées, des bourgeons de frêne ou de tilleul, des chatons de noisetier et de saule, des alises sèches. Les fruits secs s’accommodaient aussi avec le bacon, un lard très gras.
La châtaigne, dont il reste quelques lambeaux de forêts à Fully
, à Chamoson et à Clarens, notamment, était la base de l’alimentation des familles démunies, c’était le «pain des pauvres», qui durant l’hiver pouvaient ainsi subsister sans utiliser de farine ou de pain.
Que reste-t-il aujourd’hui de ce patrimoine? Plus grand chose. Des centaines de variétés de poires et de pommes ont disparu, puisque la grande distribution a réduit l’assortiment à quelques unités, et que la Confédération a subventionné l’arrachage des vergers à haute-tige… Dieu merci, quelques propriétaires entretiennent la flamme, courent le greffon rare, et recréent des vergers indigènes. Certes cela ne rapporte pas d’argent, mais s’inscrit dans la conservation d’un patrimoine fragile. On voit tant de vergers anciens à l’abandon, quand par change ils n’ont pas été arrachés… Il suffirait de pas grand chose pour, au moins, leur éviter d’être grignotés par la forêt.
Au fait, les
cougnous ! Farine de seigle, pulpe de pomme sauvage meillhui épépinée et écrasée. On forme des galettes qu’on passe au four, puis qu’on sèche pendant deux semaines en les retournant tous les jours. On les déguste en carême, ou à la récré !

1. Editions Rétropomme/Bibliothèque des Arts

 

* * * * ½ 18 votes




Commentaire de B. Brunner le 14 mai 2012 à 22:09

Merci pour cet excellent article, à se lécher les babines à contresens de la “modialoindustrialisation” !

*
*


* Ces champs sont obligatoires ! Veuillez entrer votre nom complet, les commentaires ayant un pseudonymes ne seront pas pris en considération.