ico Société Boycottons ceux qui méprisent la langue française

16 novembre 2017 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Et encore une manifestation consacrée à l’alimentation ! C’est à Vevey, dans le Canton de Vaud, et pourtant cela s’appelle «Foodculture Days» – comme à New York. Il n’y a qu’une réaction possible face à ce mépris crasse de la langue française, et c’est un mot… anglais: boycott !

C’est la maladie du siècle: toute innovation, même au fin fond de nos campagnes, doit obligatoirement porter une appellation anglophone. Qu’il s’agisse d’un festival sur les alpages, d’une nouvelle application, d’une mode virale éphémère, d’un pratique criminelle ou du lancement d’une entreprise, les gens pensent qu’une appellation en français serait le sommet de la ringardise et l’échec économique garanti, et que l’innovation en général est incompatible avec la langue de Molière. Donc, tout en anglais, ou en swissglish, et le succès mondial est assuré ! On va faire un pitch devant des business angels, tout en lançant une opération de crowdfunding, et le tour est joué !

Cette tendance paraît malheureusement quasi irréversible, puisqu’on ne se donne même plus la peine d’inventer des équivalences en français: le monde de la finance nous a imposé ses bitcoins et ses blockchains, reprises telles quelles par les francophones, le monde scientifique se shoote aux start-ups biotech ou fintech, des concepts dont on serait bien embarrassé de donner une traduction simple, si d’aventure on envisageait d’en trouver. Même l’inusable Betty Bossi s’y met, qui accable ses lecteurs et lectrices de recettes de scones, de muffins, de brownies et de cookies aux smarties ! Pitié…

Bien sûr, il y aura toujours de gros malins pour dire que l’essentiel est qu’on se comprenne. Et bien sûr, si je dis: «Toi comprendre quoi moi dire ?», je serai effectivement compris. Mais peut-on se contenter de cela ? On sait que la violence chez les individus naît d’une mauvaise maîtrise de la langue, et de l’inculture. Par conséquent, il n’est pas possible de vivre en société en se comprenant tout juste, à bas niveau.

L’anglicisation forcenée de concepts qui, objectivement, n’ont pas à l’être, surtout au niveau local, peut être contradictoire et contre-productive: peut-on faire la promotion du manger local avec un intitulé long comme le bras en anglais, imprononçable et incompréhensible pour bon nombre de nos concitoyens, si bien que la manifestation semble destinée seulement aux expatriés de la Riviera ? D’ailleurs, la manifestation est largement soutenue par Nestlé, une multinationale où le français est quantité négligeable. Autre exemple grotesque: un Valaisan a développé une application d’échange de repas préparés entre voisins. Cela s’appelle: «Neighbours’ Food». Je me demande si, du côté de Grimisuat ou d’Evolène, tout le monde est à l’aise avec ça…

Espérons, sans trop y croire, qu’un retour de balancier fera qu’intituler un événement ou une application en français deviendra du dernier chic. En attendant, versons une larme sur la langue française martyrisée, et relisons les auteurs qui surent, et savent encore, en célébrer la richesse. Mieux même, si décidément on ne veut pas être égoïste, faisons lire ces auteurs aux jeunes pendant qu’ils le peuvent encore, arrachons-les à leurs écrans débilitants pour voir si l’école leur a donné les moyens de lire et d’apprécier une page de Marcel Proust et de Julien Gracq – ce dont hélas je doute.

Comme le relève Jean-Blaise Rochat dans La Nation, la langue française s’apprête à vivre un nouveau traumatisme avec l’irruption de l’écriture inclusive, aberration purement idéologique qui, elle aussi, détruit la langue. Encore qu’on puisse être quasi sûr que sa complexité même en interdira l’usage. «Le français n’est pas encore à l’agonie mais il est sérieusement fragilisé par le sabir technocratique, le débraillé de la pensée, l’invasion de l’anglais, les textos, la novlangue, l’appauvrissement du vocabulaire, l’oubli de la grammaire, le recul sur le plan international… et la lutte menée par l’égalitarisme idéologique contre la langue historique.» Dans son article, Jean-Blaise Rochat propose une version inclusive d’une fable de La Fontaine. C’est hilarant, et montre bien l’impasse où conduit cette version contemporaine des Précieuses Ridicules.

Mais pleurer sur l’effacement de la langue française est bien évidemment insuffisant. Pour initier une défense active, brandissons l’arme du refus et du boycott chaque fois que l’on veut nous imposer de nouveaux coups tordus à la langue sous prétexte d’être dans l’air du temps.

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Commentaire de Dr Hubert S. Varonier le 16 novembre 2017 à 14:50

Dans ma jeunesse j’ai eu le privilège de bénéficier d’une bonne instruction dans la langue de Molière ce qui me permet de la maîtriser encore convenablement et de développer une solide aversion pour tout ce qui peut la dénaturer. Je remercie donc Monsieur Barraud de rompre une lance contre ce foutu “franglish” qui infecte de plus en plus notre belle langue française; je souscris entièrement à la proposition de réagir vigoureusement en boycottant tous ces néologismes anglicisants!

Commentaire de Gutowski-Zumofen Danièle le 16 novembre 2017 à 19:41

La loi Toubon à été élaborée par Monsieur Toubon en France le 04.08.1994. Elle préconisait “Le droit au français est un droit fondamental” rempart contre “le tout anglais” au travail. Saurons-nous enfin réagir en Suisse romande? Je désespère. Merci Monsieur Barraud, nous resterons les défenseurs de la langue française contre vents et marées, sans se faire noyer, ce n’est pas tâche facile.

Commentaire de philippe lerch le 16 novembre 2017 à 20:35

Combat d’arrière garde, simple manifesttion d’une frustration post-coloniale ypiquement franco-francophone. Rien de tel au N de l’Europe, par exemple.

Au lieu d’entonner un cantique à la Caliméro, apprenez d’autres langues. Elargissons le spectre de la connaissance.

A entendre des francophones, exposés depuis 20 ans (vingts !) à l’anglais dans leur travail, massacrer avec déléctation et perséverance les sonorités aussi bien que la construction de la phrase j’en conclut que la resistance est culturelle. Dans leurs interventions ils pourraient mieux passer leur messages en faisant un pett effort.

Il n’y a pas si longtemps (quelques siècles), la Connaissance était transmise en Arabe ou en Latin. En 2017 c’est l’anglais. Demain ce sera peut être le chinois, ou le russe.

Et relisez, à l’occasion, les thèses sur l’évolution. Elle sont traduites.

Commentaire de Pierre-Alain Tissot le 16 novembre 2017 à 22:41

L’anglais, la langue de la mondialisation, du nivellement et de l’appauvrissement culturel, accélère le recul de la diversité humaine… et accompagne la perte de la biodiversité !
L’utilisation de l’anglais pour désigner un festival culinaire, sensé combattre « la pensée unique de l’industrie alimentaire », démontre que ses organisateurs sont bel et bien soumis à l’idéologie mondialiste, véhiculée par cet anglais de bas-étage.
De même, pour la respectée Déclaration de Berne, devenue Public Eye à la sonorité désagréable et hors-sol.
Dommages que trop de Romands se sentent obligés de sacrifier à l’affreux ” franglish ” pour paraître intelligents et ” branchés “.

Commentaire de Michel Guex le 17 novembre 2017 à 21:16

Derrière le fait de parler une langue, il y a un vécu, une culture, à partir desquels on peut en exprimer toutes les subtilités, et les comprendre.
Le français (« la plus belle langue du monde » nous répétait ce maître d’école primaire) est riche de nuances qui ne sont pas celles de l’allemand ou de l’anglais. Et même le « français vaudois » a des finesses qui échappent aux Parisiens,,,
Si une connaissance « basique » de l’anglais permet d’avoir des relations commerciales, voire d’amitié, je ne vois pas qu’elle permette des échanges approfondis où l’emploi de mots au sens proche nécessite précisément la distinction de ces nuances.
Devant, occasionnellement, traduire en français de l’anglais ou de l’allemand, j’ai réalisé que la source réelle de difficulté était de trouver le mot FRANÇAIS le plus adéquat pour rendre le sens du texte de départ.
Je suis reconnaissant à la primaire supérieure des années 50 de nous avoir entraînés à une utilisation rigoureuse du français et donné de goûter à sa richesse. Mais je déplore que le patois aie été pourchassé au 19e siècle, car sa pratique n’aurait certainement pas nui à un apprentissage correct du français ou d’une autre langue.

Commentaire de Jean-Michel Esperet le 17 novembre 2017 à 21:25

Il est amusant que le titre de M. Barraud commence par “boycottons”!

Commentaire de philippe lerch le 19 novembre 2017 à 0:21

tout aussi amusant que d’observer que le mouvement “slow-food” dont l’origine est italienne ne fâche personne. Pour les réfractaires, “slow-food” est un pied de nez à “fast-food”. Et en plus, on mange très bien dans ces milieux, même si il faut parler italien.

Ce qui m’amène à oser un raccourci et à postuler que la bonne cuisine francaise, ne doit probablement sa réputation qu’à la présence en France, il y a longtemps, d’une certaine Katarina di Medicci !

Commentaire de philippe lerch le 20 novembre 2017 à 14:18

et si on se trompait de cible ?

ce n’est pas “l’autre langue” (ici l’anglais) le problème, si tant est qu’il y en ait un.

le simple fait que les langues utilisées se modifient (mutent !) montre aux nostalgiques et à ceux qui craignent pour leur culture, qu’une langue se nourrit des autres. Il n’y a donc qu’une seule manière d’apporter sa pierre, c’est de parler / écrire la / les langues aussi correctement que faire se peut.

ce qui a changé, c’est la rapidité et la quantité (pas la qualité) des échanges possibles. Donc la cause du “problème” évoqué par M. Barraud n’est pas l’anglais ou un quelconque sabir, mais les outils vecteurs de transmission et leur désespérante facilité d’utilisation.

if you don’t like education try ignorance **, pouvais – on lire dans les années 80 dans les milieux branchés et instruits de la côte ouest (alors encore majoritairement anglophone) des usa. Le slogan reste évidemment valable en 2017, même si le nombre de locuteurs hispaniques domine ou est en passe de dominer.

Ce qui compte ce ne sont pas langues, mais bel et bien ce que l’on en fait.

** si vous n’aimez pas l’instruction ( globalement les savoirs) contentez vous de rester ignorant.

Commentaire de Stéphane Spoerli le 21 novembre 2017 à 14:14

A lire vos commentaires, Monsieur Lerch, on remarque que la langue française n’a que peu d’importance et de valeur pour vous. Ça transpire au niveau du fond comme de la forme.
Mais pourquoi cette rage à vouloir convaincre vos (pauvres) lecteurs des bienfaits d’un nivellement vers le bas ?

Commentaire de Stéphane Spoerli le 21 novembre 2017 à 14:23

Monsieur Esperet, le terme de “boycott” est en fait parfaitement admissible en français étant qu’il provient du nom d’un personnage, Monsieur Charles Boycott, un précurseur !

À l’origine, le boycott est le choix de ne pas acheter des produits dont les conditions de production ne sont pas jugées justes. Le terme vient du nom de Charles Cunningham Boycott (1832-1897), intendant d’un riche propriétaire terrien du comté de Mayo, en Irlande de l’Ouest, durant le XIXe siècle : comme il traitait mal ses fermiers, il subit un ostracisme et un blocus de leur part en 1879. Le mot boycott se répandit par voie de presse et « boycottage » fit son entrée en France en 1881, officialisant une pratique qui existait depuis des siècles, puis est devenu « boycott » récemment, comme dans le reste du monde francophone, à cause de la redondance du suffixe.

Commentaire de philippe lerch le 21 novembre 2017 à 23:45

Monsieur Spoerli, si vous ressentez de la rage dans mes propos vous m’en voyez désolé. Si vous vous sentez vous même agressé, je vous présente mes excuses. Et puisque nos avis divergent, un débat est possible.

Ce que je tente de dire – maladroitement et avec un brin d’ironie – c’est que l’énergie à défendre un bastion linguistique par une incitation à ignorer ceci ou cela est perdue. Investie à dépasser la stade du sabir afin de mieux comprendre et manipuler une autre langue réclame un effort que s’interdisent de facto toutes celles et ceux qui vocifèrent. Champions en la matière sont les francophones. Y a t’il une offense à s’adosser à des faits dans un débat ?

M. Barraud propose une forme d’exclusion. Je contredit et propose d’apprendre l’autre (au delà du sabir !) langue. Si vous en concluez que je suis un tenant du nivellement par le bas, je vous laisse à vos certitudes et vous souhaite une excellente soirée.

Commentaire de Claude le 22 novembre 2017 à 10:35

Bonjour,
Comme le rappelle avec malice Benoît Duteurtre dans son roboratif essai (ou Journal) “Je préfère rester chez moi”, on s’étonne de l’emploi officiel par l’Union Européenne de la langue d’un pays qui vient de la quitter… En Suisse, son utilisation tous azimuts est aussi grotesque que dommageable aux langues nationales.

Commentaire de pierre frankenhauser le 3 décembre 2017 à 22:11

C’est comme avec la fintech, les medtech, les foodtech, les regtech, startup accelerator, les médias nous abreuvent de ces nouveaux termes.

Commentaire de pierre frankenhauser le 3 décembre 2017 à 22:16

J’oubliais encore les termes cleantech, lifetech ou proptech.

Commentaire de Noel Cramer le 4 décembre 2017 à 19:48

Étant de langue maternelle anglaise (mais en ayant suivi ma scolarité en français) je ne peux souscrire aux affirmations concernant le manque de subtilité et de nuances de cette langue.
Une grande différence de l’anglais est le fait que les subtilités se cachent dans le contexte. Ce qui en fait un language bien adapté à la poésie. On m’a souvent demandé ce que signifiait tel-et-tel mot – et j’ai presque toujours du demander dans quel contexte il était utilisé.
Quand à son utilisation dans un environnement francophone, je suit tout à fait d’accord que c’est déplacé. Pourquoi va t’on acheter des habits en fin de saison parce que c’est Sale?…

Commentaire de Jean-Michel Esperet le 7 décembre 2017 à 20:49

Au lieu de s’indigner à tort et à travers, ne ferait-on pas mieux d’essayer de maîtriser plusieurs langues. J’en parle couramment trois. Ou trois et demi, si j’ajoute le suisse allemand, tendance bâloise.

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