ico Société Agriculture et pesticides: un choc de civilisation

6 juin 2018 | Catégorie: société

PHILIPPE BARRAUD

Les initiatives populaires ciblant l’usage massif de pesticides de synthèse dans l’agriculture et la viticulture se multiplient. Elles témoignent d’une réelle colère de la population face aux dangers auxquels on l’expose délibérément, par la faute de la complicité du politique avec l’industrie agrochimique, et de conceptions dépassées de la production agricole.

Les paysans sont accablés de réformes, ourdies par des offices et des ministres en fonction d’intérêts autres et plus globaux, comme le libre-échange et les traités internationaux. Autrement dit, leur activité est soumise à des d’intérêts économiques et politiques réputés supérieurs aux leurs et qui les dépassent complètement. On ne comprendra jamais rien à la politique agricole si on ne garde pas en mémoire cette équation tragique. Tragique, car on voit bien qui est l’éternel perdant dans l’histoire.

Face à ces contraintes, aux changements exigés et à l’évolution des technologies agricoles, qui sont toujours beaucoup trop rapides et trop coûteuses, parce que l’agriculture travaille sur du vivant et sur le long terme, les paysans opposent une forme de conservatisme buté qui, lors de notre enfance à la campagne, se traduisait par: «On a toujours fait ainsi !» Une manière éprouvée de refuser tout changement… Malheureusement, on a accumulé beaucoup de connaissances depuis lors, et le ainsi du passé apparaît comme complètement dépassé.

Le problème, c’est que l’évolution des techniques, des machines et des politiques n’ont jamais visé qu’à améliorer la rentabilité, sans tenir compte de leur impact sur ce vivant qui rend l’agriculture possible: les micro-organismes du sol, les insectes, les oiseaux, la micro-faune. Le sol est devenu par endroits un substrat inerte, mort, un simple support dans lequel on injecte des nutriments chimiques pour faire pousser des végétaux – un peu à l’image de l’hydroponie, la culture sans terre. Et si les nouvelles techniques améliorent à court terme les rendements, elles appauvrissent le patrimoine génétique végétal, détruisent le sol et éliminent le vivant. Comparez les foins que l’on séchait au soleil, il y a quelques décennies, après l’épiaison, dans un formidable concert d’insectes, d’oiseaux et de senteurs puissantes, lorsque les chevaux étaient tourmentés par des nuées de taons (on ne les voit plus beaucoup, ceux-là…). Pour les familles paysannes, c’était une véritable fête, un rituel, comme les moissons. Aujourd’hui, les prairies artificielles, dépourvues de fleurs, sont fauchées prématurément et emballées dans des balles de plastique, par un type tout seul dans la cabine de son tracteur. Résultat: rien pour les abeilles, rien pour les oiseaux, rien pour les poètes… Gustave Roud aurait bien du mal dans notre campagne vraiment perdue !

Le problème des paysans aujourd’hui, c’est qu’ils ont construit leur modèle économique sur l’usage intensif de pesticides. La Suisse est un gros consommateurs de ces produits, qui de plus ne sont pas toujours utilisés à bon escient. Ils finissent inévitablement dans les cours d’eau et les lacs, où ils se mêlent en de redoutables cocktails aux antibiotiques, aux perturbateurs endocriniens, aux purins, aux glyphosates, aux solvants et autres microbilles de plastiques que nous rejetons dans les eaux usées. C’est là le nœud du problème, cette accumulation de produits de synthèse, que les bactéries des eaux et du sol ne savent pas gérer – pas davantage que nos propres organismes, tous porteurs d’une bonne dose de RoundUp ! C’est un enjeu majeur de santé publique, mais qui n’intéresse guère les politiciens: du moment qu’un industriel envoie un dossier affirmant que ses produits sont sans danger, il pourra les mettre sur le marché, sans contre-expertise officielle.

Mais si nos ministres et nos élus à Berne font une confiance aveugle à l’industrie des pesticides – qui sans doute le leur rend bien –, la population est plus méfiante et plus sérieuse. En Suisse comme en Europe, elle met les pieds au mur, pétitionne et lance des initiatives. Des initiatives qui, chemin faisant, ont des chances de succès croissantes, parce que les assurances lénifiantes des politiques et le chantage à l’emploi ne suffisent plus lorsque non seulement la santé de la population, mais la survie de la biodiversité sont directement en jeu.

Un dialogue impossible

Les débats qui se succèdent montrent un véritable choc de civilisation, le dialogue impossible de deux mondes, qui s’observe déjà dans le langage: par exemple, lorsqu’on parle de ne plus autoriser l’ablation des cornes des vaches, la réponse de l’ancien monde est que «ce mode de production n’est pas adapté». De «production» ? Même pas d’élevage ? Autrement dit, l’animal de rente est un outil de production, qui doit être adapté, physiquement, aux exigences économiques – voyez les monstres que l’on a fait des porcs et des bovins. On voit que les systèmes de référence des uns et des autres sont irréconciliables: le rendement d’un côté, le statut de l’animal de l’autre. Lorsqu’on parle d’interdire le glyphosate, on répond que cela donnera plus de travail aux paysans et aux viticulteurs. C’est probablement vrai si on renonce d’emblée à chercher des alternatives, techniques et culturales. Il reste que si un produit de synthèse est potentiellement dangereux, alors le principe de précaution doit s’appliquer, même si cela fâche les industriels et leurs relais politiques.

L’ancien monde brandit sans cesse l’argument de l’impossibilité de se passer de ces produits. Mais ce discours prend l’eau de toutes parts, démenti par le travail des agriculteurs et des viticulteurs bio, qui parviennent à vivre de leur métier et à satisfaire leurs clients, avec des pratiques systématiquement repensées et analysées. Cela demande beaucoup de travail, de l’engagement, une réflexion constante sur le sens de ce qu’on fait – et un certain courage, parce qu’il y a parfois des crevées cuisantes dues à l’inexpérience ou aux intempéries.

Le consommateur a certes sa part de responsabilité, lorsqu’il se laisse manipuler par la grande distribution qui ne respecte pas les saisons et impose un calibrage absurde des produits. Et il a assurément tort d’acheter des pommes visuellement parfaites, mais qui ont subit une trentaine de traitement chimiques et dont la valeur nutritive est quasi nulle. Tant pis pour lui. Mais à côté, il y a une cohorte grandissante de consommateurs conscients des enjeux et exigeants, qui réfléchissent au sens de leurs actes d’achat. Alors, ils prennent le temps d’aller au marché à la ferme, celui de préparer les produits frais qu’ils achètent ou cultivent eux-mêmes, ils vont chercher leurs farines de blés anciens et font leur pain, car le pain que l’on mange et qu’on donne à ses enfants, symboliquement, ne peut pas venir d’une méga-usine en Pologne, ni d’une station-service… Politiquement, ces citoyens voteront évidemment en faveur des initiatives qui veulent protéger à la fois la santé publique et la nature, quitte à désavouer les politiciens de l’ancien monde. Espérons que de plus en plus de paysans comprendront le message, avant que le peuple ne doive leur forcer la main…

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Griffures



“En deuxième diffusion”

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Le triomphe du pétrole

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