ico Société L’antisémitisme qui vient

17 septembre 2003 | Catégorie: société

C’est un livre tout mince, 35 pages, mais d’une lucidité tranchante. Et qui bouscule nos idées les plus convenues par la mise en évidence de paradoxes confondants. Alain Finkielkraut, dans « Au nom de l’Autre – Réflexions sur l’antisémitisme qui vient » (nrf-Gallimard), démonte ce que nous tenons pour vrai au sujet de l’antisémitisme.

Au centre de sa thèse, il y a l’affirmation que l’antisémitisme qui vient n’est pas le retour de celui qu’a connu le passé, dans un mouvement constant de flux et de reflux, mais un antisémitisme nouveau, propagé non pas par les nostalgiques du nazisme, ou de la France de Maurras et Pétain, mais par les défenseurs de la société métissée, les « inconditionnels de l’Autre », les plus fervents antiracistes.

Thèse évidemment choquante, et apparemment incompréhensible. Mais citons d’abord Finkielkraut. Comme beaucoup d’autres, il s’est évidemment réjoui de l’échec de Le Pen au printemps 2002 : « Je suis soulagé et je savoure le triomphe des gens sympas sur les gens obtus, sans toutefois entrer dans la danse car ce sont les danseurs qui font aujourd’hui la vie dure aux Juifs. Pas tous les danseurs, bien sûr, mais il faudrait avoir une âme obnubilée par les tragédies advenues pour ne pas le reconnaître : l’avenir de la haine est dans leur camp et non dans celui des fidèles de Vichy. Dans le camp du sourire et non dans celui de la grimace. Parmi les hommes humains et non parmi les hommes barbares. Dans le camp de la société métissée et non dans celui de la nation ethnique. Dans le camp du respect et non dans celui du rejet. Dans le camp expiatoire des « Plus jamais moi ! » et non dans celui – éhonté – des « Français d’abord ! ». Dans le camp des inconditionnels de l’Autre et non chez les petits-bourgeois bornés qui n’aiment que le même. »

Comment donc les bonnes volontés, celles qui cultivent l’ouverture et le culte de l’Autre, pourraient-elles se faire les fourriers d’un nouvel antisémitisme ? Pour Finkielkraut, l’explication réside dans les effets du conflit israélo-palestinien. Aujourd’hui, les Juifs ont à répondre « du martyre qu’ils infligent, ou laissent infliger en leur nom, à l’altérité palestinienne. » Les reproches historiques sur leur cosmopolitisme ou le déracinement de l’Europe n’ont plus cours, on critique désormais chez eux ce qui a conduit chez nous au désastre: le nationalisme, la souveraineté territoriale, l’absence de remords et de mea culpa.

Tout à leur compassion humanitaire et sentimentale envers les Palestiniens – les opinions publiques prennent toujours le parti du plus faible et de la victime, surtout lorsque les medias les y invitent implicitement ou explicitement –, les bien-pensants stigmatisent les Juifs au nom de l’antiracisme et de la solidarité avec l’Autre, ce qui est tragiquement paradoxal.

Finkielkraut dénonce aussi les illusions des progressistes, qui veulent croire que le gamin qui lance des pierres ou se fait exploser dans un bus, pour tuer le maximum de Juifs, a les motivations qu’ils ont eues eux-mêmes, la lutte des classes ou la lutte contre le capitalisme et la mondialisation. « La lutte des classes ne lui dit rien, écrit-il, le djihad l’enchante. Ses héros sont des figures religieuses, non des icônes révolutionnaires: Saladin plutôt que Spartacus ou Che Guevara. Il vit dans un autre universel et ce qui le fait enrager (…), ce n’est pas le joug du capitalisme et l’impérialisme sur les prolétaires de tous les pays, c’est l’humiliation des musulmans du monde entier. Conditionné à souffrir d’Israël comme d’une écharde ou d’une morsure dans la chair de l’Islam, il n’est même plus antisioniste: là-bas, ici, partout les Juifs, à ses yeux et dans ses mots, sont des Juifs et rien d’autre. »

Cet état d’esprit n’est pas propre aux jeunes musulmans de Palestine, il règne aussi en France où, remarque Finkielkraut, « il faut du courage pour porter une kippa dans ces lieux féroces qu’on appelle cités sensibles et dans le métro parisien; le sionisme est criminalisé par toujours plus d’intellectuels, l’enseignement de la Shoah se révèle impossible à l’instant même où il devient obligatoire, la découverte de l’Antiquité livre les Hébreux au chahut des enfants, l’injure “sale juif” a fait sa réapparition (en verlan) dans presque toutes les cours d’école. Les Juifs ont le coeur lourd et, pour la première fois depuis la guerre, ils ont peur. »

On les comprend: nous n’avions vraiment pas besoin d’un nouvel antisémitisme. (Ph. B.)

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Commentaire de Marc Bertholet le 23 janvier 2004 à 3:24

Antisionisme et antisémitisme
 
Dans un récent article sur le “nouvel antisémitisme” vous écrivez:

“Tout à leur compassion humanitaire et sentimentale envers les Palestiniens – les opinions publiques prennent toujours le parti du plus faible et de la victime, surtout lorsque les medias les y invitent implicitement ou explicitement –, les bien-pensants stigmatisent les Juifs au nom de l’antiracisme et de la solidarité avec l’Autre, ce qui est tragiquement paradoxal.”

Je commencerai par remarquer qu’il est heureux et sain que les opinions publiques prennent toujours le parti du plus faible et de la victime: cette attitude aurait sans doute, dans notre pays, permis de sauver plus de juif au cours de la seconde guerre mondiale. Mais il semblerait que la Palestine soit en dehors de ces considérations là, et si je vous comprends bien, il est navrant que l’opinion publique mondiale se mobilise pour les victimes, en l’occurence le peuple palestinien. Je ne comprends pas très bien votre vision des choses…

Sachez ensuite que les mouvements de solidarité avec la Palestine occupée ne stigmatise pas la figure du “Juif”, pour la simple et bonne raison que ce qui est en cause ce n’est pas le judaisme ou les juifs, mais le sionisme. Vous n’êtes sans doute pas sans savoir que le sionisme est une idéologie politique, un mouvement colonisateur organisé, et enfin un système raciste au sein même de l’Etat d’Israel. Pour être précis, l’essence du racisme de l’Etat d’Israel se situe dans la loi du retour qui permet à n’importe quel juif autour de la planète de venir s’installer en Palestine. Cela est déjà problématique puisque les réfugiés palestiniens chassés en 1948 et 1967 n’ont pas, eux, la possibilité de retourner dans leurs villages, ces villages ayant étés soit rasés, soit occupés par des colons. Mais le système discriminatoire est bien plus subtil que cela, puisque le droit à une foule d’aide sociale. de subventionnement au logement, d’accès à la propriété, etc, se fait dans le cadre de la loi du retour, dont sont bien sûr exclus les palestiniens d’Israël.

Saviez-vous également qu’en Israel des villages arabes créés en 1948 et 1967 ne sont même pas inscrit sur la carte et ne touchent aucune aide? Mais rassurez-vous, les habitants ne sont souvent qu’à quelques kilomètres des villages dont ils ont étés chassés, et ils peuvent constater que les colons prennent bien soin de l’endroit qu’ils occupaient auparavant…Savez qu’en Israel le fait de se dire palestinien en tant qu’arabe est interdit? Enfin avez-vous lu la récentre interview de Benny Morris (historien israélien) dans laquelle il regrette que Ben Gourion n’aie pas terminer le nettoyage éthnique en 1948?

L’antisionisme est une critique de cette idéologie là. Elle part du principe que la terre convoitée par le sionisme est déjà peuplée par une population, et qu’il n’y a absolument aucune raison valable pour que des français, des suisses, des péruviens ou des éthiopiens de religions juive s’arrogent le droit de venir chasser cette population, de s’accaparer les ressources en eaux et de maintenir le peuple palestinien en cage.

De nombreux juifs de par le monde et de nombreux israéliens partagent cette vision des choses, qui n’est pas basée sur une critique religieuse du juif, ni sur une critique raciale du juif, mais sur une critique d’une idéologie raciste et colonialiste. L’objectif n’est pas de tuer les juifs ou de les chasser, mais de cesser l’immigration des colons, et de constituer une palestine unie, démocratique, ou chacuns, juifs, musulmans, chrétiens, druzes, samaritains, hommes et femmes, puissent jouir des mêmes droits et des mêmes devoirs. Compte tenu de la guerre actuelle peut-on vraiement considérer cette approche comme étant une approche antisémite?

En conclusion on peut être juif antisioniste, sioniste antisémite, antisioniste et antisémite ou encore pro-sioniste et judéophile. Mais l’antisionisme n’a strictement rien à voir avec l’antisémitisme, dont les racines et les branches sont à chercher du côté de l’extrême droite et de l’islamisme radical. L’antiracisme a aujourd’hui intégré la lutte contre l’antisémitisme, ce qui est nécéssaire et important. Mais aujourd’hui on ne peut plus se réclamer de l’antiracisme si l’on ne dénonce pas non plus cette idéologie raciste qu’est le sionisme.

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