ico Société Journaux gratuits: plus dure sera la chute

16 octobre 2008 | Catégorie: société

Les chiffres publiés au début du mois d’octobre le confirment: les journaux gratuits accroissent leur emprise en Suisse romande. C’est une très mauvaise nouvelle.

C’est une mauvaise nouvelle, parce que cette presse met en péril à la fois la presse payante, et la qualité de l’information du public. Ce que les gratuits engrangent à leur profit manquera cruellement dans les recettes des journaux payants. Sachant que ceux-ci survivent dans un équilibre financier précaire, tout déficit de publicité, même minime, peut avoir des conséquences sévères, et les obliger à diminuer leurs exigences.

Mais, dira-t-on, les gratuits ont du succès, ils sont lus par des centaines de milliers de gens en Suisse. C’est juste. Mais peut-on en conclure qu’ils sont qualitativement bons, et qu’ils jouent un rôle social utile? Il faut alors se demander pourquoi les gens les lisent: est-ce pour leurs qualités intrinsèques, ou parce qu’ils sont gratuits? Pas besoin de faire un dessin! Si demain la société McDonald se mettait à distribuer gratuitement des hamburgers aux pendulaires, on peut parier que ce type d’alimentation deviendrait extrêmement populaire, sans considération pour ses vertus diététiques.

Ce qu’il faut bien voir, c’est que gratuits et payants ont des vocations diamétralement opposées. Les journaux gratuits sont des affaires commerciales, dont l’objectif unique est de gagner de l’argent en drainant le maximum de publicité. Pourquoi pas. Tout est conçu dans ce but: il n’est nullement question d’éclairer le lecteur sur la marche du monde et ses enjeux, il faut seulement le divertir, l’amuser, jouer sur l’émotionnel, le rendre suffisamment captif pour qu’il regarde les publicités. On privilégie ainsi l’insignifiant insolite («l’homme le plus gros du monde se marie») ou le «people» futile (deux pages pour raconter que telle actrice nourrit ses enfants au sein – passionnant!), le tout dans une absence délibérée de hiérarchie des informations, et dans un savant mélange de rédactionnel et de publicitaire.

Face à cette course à la facilité, les journaux payants peinent à tirer leur épingle du jeu, eux qui se donnent une vocation davantage que commerciale, avec des devoirs, des usages et une éthique. Ils ont un rôle essentiel à jouer sur le plan social, culturel et politique, puisque sans eux, l’exercice de la démocratie devient quasi impossible. Du coup, ils sont d’un abord plus difficile, avec des articles parfois longs – mais on ne peut pas tout expliquer en quinze lignes bâclées.

L’évolution récente des quotidiens et des magazines romands payants témoigne de manière dramatique de la baisse constante de leurs ressources et, plus largement, du désarroi de leurs éditeurs – largement, mais pas seulement, par la faute des gratuits: lorsque les journaux multiplient les «relookages» et les nouvelles formules, qui sont bien sûr toujours meilleures et «plus proches du lecteur» que les anciennes, c’est que les choses vont mal. Car si on y regarde de près, on réalise que ces réformes vont toujours dans le sens de l’élagage, du rétrécissement, et de la diminution des ressources allouées aux rédactions. Mais jusqu’où peut-on faire plus avec moins?

La question est d’autant plus légitime que si les «payants» perdent des lecteurs, ce n’est pas seulement la faute aux gratuits, mais à l’évolution même de la communication et des habitudes de consommation. La crise financière que nous vivons est exemplaire à cet égard: chaque matin, la presse écrite nous décortique, souvent avec talent, la journée de la veille; malheureusement, les événements se sont déjà retournés, l’euphorie boursière d’hier que l’on explique a fait place à un nouveau plongeon. Idem pour les indices et performances boursières: quel intérêt ont encore ces pages coûteuses, lorsque chacun dispose des cours actualisés sur son ordinateur ou sur son téléphone?

En d’autres termes, le drame des journaux, c’est que non seulement ils sont systématiquement pris de vitesse, mais qu’en plus le net offre maintenant bien davantage que l’actualité brute – des commentaires et des analyses quasi immédiates, et de bonne qualité. A l’avenir, les éditeurs trouveront certainement les moyens de tirer leur épingle du jeu, en particulier en investissant autant que possible les moyens électroniques, en y diffusant davantage qu’une pâle copie de l’édition sur papier. Il y faut certes de très gros moyens, car sur le net il y a peu de retombées financières et publicitaires. Il n’empêche: le New York Times ou le NouvelObs parviennent à produire des «journaux» en ligne remarquables. Là est peut-être l’avenir.

Peut-être, parce que tout est terriblement ouvert – même pour les gratuits: en Europe, pour la première fois, ils sont en perte de vitesse car le marché est saturé. Et la récession qui vient, avec un fort recul de la publicité, pourrait bien provoquer de mortelles remises en questions, chez les gratuits comme chez les payants.

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Commentaire de Bernard Erlicz le 16 octobre 2008 à 5:07

Peut-on encore parler d’une presse d’information?
 
Je trouve aussi que les journaux gratuits sont une fausse bonne idée, les journaux payants qui les font (Matin, Blick p.ex.) se tirent une balle dans le pied.
De plus, la qualité de ces gratuits est lamentable. Mais bon, il y a longtemps que les journaux n’informent plus les gens, même les payants. A quelques rares exceptions près, ils sont là pour faire passer le temps… Et dans le pire des cas (assez fréquent quand-même), ils désinforment, font du bourrage de crâne et trient soigneusement les informations qu’ils publient, afin de cacher au maximum les informations qui ne vont pas dans le “bon” sens.
On peut lire dans pratiquement tous les journaux des affirmations telles que: “Le réchauffement climatique est dû au CO2 produit par l’homme”, “L’immigration est bonne pour l’économie”, “Le multiculturalisme est positif pour la société”, “Moins d’armes = moins de crimes”, etc. Les livres, rapports, études ou statistiques prouvant le contraire ou remettant sérieusement en doute ces affirmations (et il y en a beaucoup) sont bien rarement mentionnés… ne fût-ce que pour les contredire. Le lecteur est-il aux yeux des journalistes tellement stupide qu’on ne puisse lui fournir des éléments contradictoires pour qu’il se fasse lui-même son idée? Vive la pensée unique!
Comme disait le ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne, Ernest Bevin, à la conférence des ministres des Affaires étrangères, à Londres, le 10 février 1946 : « Un journal a trois missions. La première est d’amuser, la seconde est de distraire et la troisième est d’induire en erreur. »

Commentaire de Alain Jean-Mairet le 16 octobre 2008 à 5:22

Au diable la presse établie
 
Je pense que les difficultés des journaux traditionnels est une bonne chose. Ou en tout cas qu’ils méritent largement leur sort et que leur recul est plutôt profitable à la cause qu’ils sont censés défendre. Ils ne sont pas à la hauteur. Passé les nouvelles purement locales, pour qui cherche à s’informer, la presse suisse (romande) est inutilisable. Et c’est normal. Pour deux raisons, l’une générale et l’autre spécifique.
D’abord, une presse qui réussit, pendant qu’elle réussit, est toujours portée par des esprits engagés, ambitieux, enflammés – des journalistes dans l’âme. Mais une presse établie, qui a réussi, est toujours un bastion de pensée unique, léchée, soumise à une certaine ligne, politisée ou pas. La presse qui a réussi devient une partie d’un certain establishment et ainsi l’ennemi des journalistes qui font (peuvent faire) son succès. Ainsi, les journalistes qui font l’âme de leur profession n’écrivent certainement pas dans la presse (romande) et que celle-ci s’étiole et se vende aux amateurs de médiocrité divertissante n’a rien de regrettable en soi – c’est un processus d’auto-dégradation quasiment naturel et dont il faut simplement guetter l’aboutissement.
Certes, un large panachage de médias qui ont réussi et dont les diverses lignes s’opposent et s’enrichissent mutuellement peut aussi faire l’affaire. Mais ici, en Suisse (romande), ce panachage n’existe pas, et c’est la deuxième raison de se réjouir des restrictions qui vont toucher la presse (romande) traditionnelle.
En Suisse (romande), la presse est si vendue aux idées du socialisme que son déclin a de quoi réjouir tous les non-gauchistes, soit la grande majorité de la population. En effet, à la suite des élections fédérales de 2003, l’Office fédéral de la statistique a réalisé une enquête qui a permis d’établir que si les idées socialistes (PS + Verts) plaisent à env. 30% (31,3%) de la population suisse, elles séduisent un pourcentage presque double (55%, soit une majorité automatique) des membres de certaines classes professionnelles, dont celle des journalistes (les autres sont les professionnels de l’enseignement, de la santé et du social). Si bien qu’au niveau politique, au niveau de l’explication du monde, la presse (romande) est inutile également. Au contraire, elle endoctrine la population.
De sorte qu’il faut plutôt se réjouir de ses tracas et chercher ailleurs, résolument, l’instrument dont la démocratie a besoin pour fonctionner et que l’on appelait, en un autre siècle, la presse.

Commentaire de Marie-France Oberson le 16 octobre 2008 à 10:46

Journaux gratuits
 
Pour ma part, les journaux gratuits ne me déplaisent pas: au moins avec eux , on ne me dit dit pas chaque jour ce que je dois penser comme le fait la presse romande dans son ensemble: une presse peu diversifiée et qui vous assène SA Vérité. Vous êtes un lecteur idiot si vous ne pensez pas comme elle. Une presse idéologiquement à gauche qui a fini par me fatiguer. Si elle rencontre des problèmes, je ne vais päs pleurer sur elle; elle n’a que ce qu’elle mérite. Et si, parmi cette presse payante, il est des quotidiens qui résistent bien, ils le doivent à ce qu’ils sont des “feuilles d’avis” régionales et pas forcément à leurs analyses ou commentaires qui n’admettent aucune riposte.

Commentaire de Marc Glaisen le 17 octobre 2008 à 3:18

Bien vu
 
Votre analyse de la situation est tout à fait intéressante M. Barraud. Et pour une fois, je n’ai rien à y rajouter!!!! :)

Commentaire de Alex Nydegger le 18 octobre 2008 à 7:29

Le Temps nous donnera raison
 
100% d’accord avec les commentaires qui me précèdent. L’exemple le plus frappant est le journal le Temps. Comment le rédacteur en chef peut-il tolérer un compte rendu aussi unilatéral des présidentielles américaines ? Que ce soit Luis Lema ou son prédécesseur Alain Campiotti, tous deux ont un parti pris évident contre les républicains. Ils ne relatent que les points de vues de pseudo-scientifiques eux-mêmes vendus au démocrates.
A lire le Temps, il parait évident d’être amené à voter pour M. Obama. Seulement, qui de ses lecteurs connait les programmes respectifs des deux candidats ? Parions que ce soit à peu près personne. Ne reste alors que l’image des candidats. En d’autres termes: “braves gens, votez pour un noir, cela favorisera une réconciliation avec les minorités”.
Ce qui est sûr, c’est que la actions qui favoriseront la paix dans le monde passeront certainement par une allocation plus harmonieuse des ressources dans ce monde. Des facteurs multiples et complexes y contribueront (soyons positifs). Mais certainement pas la ligne rédactionnelle du journal Le Temps et les bobos bien-pensants qui sont ses bailleurs de fonds. Nous en Suisse Romande souffrons de cette rente de situation (comme le boulanger qui fabrique du mauvais pain en l’absence de concurrence). C’est ce qui nous amène à fréquenter sur la toile des journaux étrangers comme p.ex. Le Figaro qui nous livrent une version autrement moins complaisante de la réalité. “L’ouverture d’esprit” telle que la pratique le journal Le Temps, en avançant toujours les même poncifs et les même gloires locales (soigneusement sélectionnéees) est une ouverture inconditionnelle, qui n’offrent aucune alternative. Il s’agit d’une impasse à surpasser au plus vite. Le temps nous donnera raison !

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