ico Suisse L’image d’une Suisse généreuse

7 décembre 2011 | Catégorie: Non classé, suisse

JEAN-JACQUES RAPIN

C’est une grande page de notre passé, que l’on découvre avec joie et fierté à la lecture du livre “La Croix-Rouge suisse au secours des enfants 1942-1945”.1 Alors que la guerre ravageait l’Europe, certains d’entre nous avons côtoyé dans nos classes d”école des petits camarades, venus pour deux ou trois mois de France ou d’ailleurs, se refaire une santé dans notre pays, et cela nous semblait parfaitement naturel. Ce que nous ignorions et ce que l’on a continué à ignorer jusqu’à ce jour, c’est l’ampleur à peine croyable de ce mouvement humanitaire – de 1940 à 1949, notre pays a hébergé 162’642 enfants nécessiteux, venus d’une douzaine de nations différentes, et les familles, à titre privé, ont assumé plus de 143’000 parrainages ! A fin juin 1949, les activités du Secours aux Enfants victimes de la guerre représentaient, à l’époque, une valeur de 123,5 millions de francs suisses. Des chiffres que vous chercheriez en vain dans le Rapport Bergier …
Une telle étude était donc plus que nécessaire. Elle survient à son heure et contribue à rétablir notre honneur et notre dignité, car la manie de l’auto-flagellation a suffisamment duré. En jetant un rayon de lumière sur cette époque sombre et tragique, elle nous permet de relever la tête et nous donne envie de reprendre le titre de l’excellent ouvrage de Frank Bridel, “Non, nous n’étions pas des lâches” 2 , pour y ajouter: Non, nous n’étions pas des égoïstes!
N’oublions pas que la Suisse traversait alors des heures, parmi les plus difficiles de son histoire, complètement encerclée dès juin 1940 par les forces de l’Axe, qui rendaient son ravitaillement très problématique. La volonté de défense, incarnée par le Général Guisan et le Réduit alpin, le plan Wahlen pour l’intensification des cultures du sol, le système d’allocations pour pertes de gain dû au Conseiller fédéral Obrecht, un sentiment national aigu, ces conditions confondues ont permis, à côté de la survie de la communauté, une mobilisation impressionnante de toute la population en faveur des enfants victimes des combats de la Deuxième Guerre mondiale.
Il y a quelque chose de paradoxal dans cette double attitude. D’une part, une nation contrainte de se replier sur elle-même, à la manière d’un hérisson, pour mieux résister aux dangers extérieurs, d’autre part, une ouverture majeure vers autrui, vers de plus déshérités. L’origine de cette action est privée, sans aucun soutien politique ou financier officiel. Elle a débuté en Espagne, de 1937 à 1939, durant la guerre civile, s’est poursuivie ensuite en France dès 1939, avant d’être reprise, dès 1942, par la Croix-Rouge suisse, Secours aux Enfants.
Essayons d’imaginer les difficultés et les obstacles qui furent à surmonter, dans une Europe en guerre, pour traiter avec les belligérants – en fait, pour s’insérer entre les deux parties en présence ! – afin de créer des sortes de ‘têtes de pont’, c’est-à-dire des centres d’activité (homes, cantines, secours alimentaires, maternités, préventoriums, etc) – d’où partiraient les convois de transport à destination de Genève , tout en maîtrisant les problèmes sanitaires de base (parfois aigus !), en respectant nos principes de neutralité et en mettant en exergue la mission humanitaire, restée fondamentale.
Une personnalité exceptionnelle va jouer un rôle déterminant, capable de dominer tous les aspects d’un aussi vaste champ d’action, le Dr Hugo Oltramare (1887-1957). Il semble que la Providence ait réuni dans cet homme – pasteur, médecin, philosophe – toutes les qualités professionnelles, intellectuelles et spirituelles nécessaires pour assumer la tâche de coordonner, de fédérer, de convaincre aussi, les différents acteurs et protagonistes d’une telle entreprise. Sa connaissance des réalités concrètes, son pragmatisme, sa grande indépendance d”esprit, son sens de l’humain, lui ont permis d’insuffler
l’esprit qui vivifie et qui anime, sans jamais tomber dans une routine fonctionnaire et mortifère.
Fin 1945, le Dr Hugo Oltramare se retire pour reprendre ses activités privées. Aujourd’hui, il nous laisse un héritage d”ordre spirituel impressionnant – celui de son exemple au service d’une cause qui fait la grandeur de la Suisse, inspiré de ce que l’on nomme “L’esprit de Genève”. Et cela, en toute humilité, lui qui a écrit dans ses notes personnelles: “Le sens de la vie: ce n’est pas d’arriver à la victoire, c’est de livrer bataille…”
Ces faits, importants pour la santé de notre mémoire collective, seraient restés à peu près inconnus de nous, si l’auteur de l’ouvrage, Serge Nessi, ne les avait découverts dans la correspondance du Dr Hugo Oltramare avec les dirigeants de la Croix-Rouge suisse, Secours aux Enfants. Sa double formation d’historien et de juriste, ses trente ans au service du CICR, notamment comme délégué général, lui ont permis de mener à chef d’innombrables et considérables travaux de recherche pour en dégager la ligne générale. Enrichi de schémas et de plans qui facilitent la lecture, de photographies – souvent fort émouvantes – qui restituent bien le climat de l’époque, son ouvrage devient ainsi un témoignage central de ce que fut l”attitude exemplaire de la Suisse face à un problème aussi douloureux. Nous devons lui en être très reconnaissants.

1) Serge Nessi, La Croix-Rouge suisse au secours des enfants 1942-1945. Et. Slatkine, Genève, v2011.
2) Frank Bridel, Non, nous n’étions pas des lâches, vivre en Suisse 1933-1945. Ed. Slatkine, Genève, 2022.

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Commentaire de Sabine Muller le 12 décembre 2011 à 22:11

On ne parlait pas de morratoire sur l’immigration, ces années-là?

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