En octobre 2004, le rapport Chillier montrait comment la faculté des Sciences de Genève était sinistrée (en Chimie et en Physique particulièrement), aujourd’hui (Le Matin-Dimanche du 13.02.2005) on annonce que les étudiants de la faculté des Lettres savent à peine balbutier leur langue maternelle et que le recul des connaissances en grammaire, syntaxe et orthographe est catastrophique, au point que l’alma mater envisage de dispenser des cours de français de base.
Nous arrivons bientôt au bout de « l’apprendre à apprendre », de « l’élève au centre » ainsi que de toutes les farines didactiques que nous avons ingurgitées depuis quinze ans. La réformite est à bout de souffle et l’école est malade de ses réformes. Il n’est pas possible qu’on exige de la subjectivité humaine la même flexibilité, le même remodelage incessant qu’on exige du travail lui-même. Nos jeunes sont déboussolés par ce bougisme. Ces réformes à répétition ont aggravé l’illettrisme.
Trois facteurs principaux sont parvenus casser l’école :
1. D’abord le déficit d’image que véhiculent l’école et le professeur dans une société du SMS et de dédain de l’écrit. Au lieu de faire de l’école un lieu où l’on apprend, un peu fermé aux influences extérieures, on en a fait un lieu ouvert à tous vents, on l’a désanctuarisée. Si bien que deux conceptions s’opposent maintenant : l’une de l’école qui instruit, l’autre de l’école qui milite. L’école qui instruit veut transmettre les connaissances et en évaluer clairement l’acquisition ; c’est une école de l’égalité des chances mais pas du droit à la réussite, une école qui pense qu’on va pouvoir élever les petits d’hommes avec des contenus transmissibles pas à pas, et qui affirme pouvoir statuer clairement sur la distance qui existe entre ce que l’élève doit acquérir et ce qu’il a acquis. Cette école pense qu’il en va de la liberté et de la responsabilité de chacun de faire ce qui lui incombe ; l’évaluation claire et chiffrée incombe au maître, le travail et le résultat, à l’élève. C’est une école républicaine de l’égalité des droits pour chacun. De l’autre côté, l’école qui milite entend corriger les inévitables différences entre les élèves non pas en leur transmettant d’abord des contenus mais en luttant contre l’échec scolaire, en prônant le droit à la réussite, en valorisant les « compétences », les savoir-faire, au détriment des savoirs tout court. Cette école qui milite réduit tous les problèmes, intellectuels, culturels ou scientifiques au seul problème social. C’est une école élitiste de l’égalité des capacités de chacun, et de l’égalitarisme, cette conception qui nie toutes différences entre les hommes, au lieu d’admettre que la réelle égalité entre eux se trouve par-delà les différences, qui existent bel et bien.
2. Ensuite, nous avons abandonné la vision de l’école du mérite. Des gens bien intentionnés avaient inventé une école qui, sans être idéale c’est-à-dire utopique, permettait de corriger les inégalités, une école qui permettait à d’autres enfants d’occuper les places que la bourgeoisie très naturellement s’efforçait de réserver aux siens. Ces humanistes avaient inventé une école où le mérite départageait les meilleurs, toutes origines confondues, et où le mérite donnait sa chance à chacun. Ce dispositif de sélection par le mérite et non plus par la filiation ni par la classe sociale, ce dispositif de correction des inégalités sociales est depuis les années 80 combattu, au motif que « sélectionner, c’est exclure », et qu’éprouver en classe les aptitudes des élèves, c’est reproduire les privilèges ! Mais si nous refusons de sélectionner par le mérite, c’est à l’extérieur de l’institution que la sélection se fera, par pressions parentales ou par avocats interposés.
3. On a retiré à l’école, en quinze ans, des moyens financiers importants. Déficits budgétaires obligent, l’école a pris de plein fouet les mesures d’économie que chaque administration cantonale a dû imposer aux divers secteurs qu’elle gère. Mais on ne peut pas à l’infini faire mieux avec moins de moyens, avec des classes de plus en plus remplies, avec des élèves promus mécaniquement dans des degrés où ils ne peuvent pas suivre, et avec une pléthore d’ « experts scolaires » qui coûtent chers. Cela d’autant qu’on a réformé à tour de bras. Ces réformes non seulement sont inutiles mais elles sont dispendieuses.
Je fais partie de ceux qui refusent de s’incliner devant le fait accompli et j’attends que, face au non-sens des pédagogies actuelles, face au naufrage de l’écrit et des sciences expérimentales, le monde politique intervienne le plus vite possible dans ce débat : il s’agit de repenser entièrement d’école, depuis le primaire jusqu’à l’université.
Les nostalgiques du nucléaire avaient cru voir renaître l’espoir: selon la SonntagsZeitung, Mme Doris Leuthard envisagerait de retarder la fermeture de la centrale de Leibstadt. Or il apparaît que cette information était totalement fausse, une manipulation lancée par on ne sait qui (mais on devine!). Il va devenir de plus en plus difficile de trier le vrai du faux, puisque manifestement les journalistes, dont c’est le métier, ne le font plus.
Ajoutons qu’ils font des choix surprenants parfois: il y a quelques jours, le plus grand chantier jamais entrepris par l’humanité a commencé en Ukraine. Il s’agit d’un chantier colossal à 1,54 milliards d’euros, le nouveau sarcophage de la centrale de Tchernobyl, appelé “L’Arche de Tchernobyl” – on a les symboles qu’on peut. Or, les médias n’en ont parlé que du bout des lèvres, voire pas du tout. Etonnant,non? Commentaires.com y reviendra quand même…
J’aime beaucoup cette phrase de Joseph Conrad dans Victory – un auteur qu’il faut lire et relire absolument si on aime bourlinguer par l’imaginaire dans les ports du Sud-Est asiatique d’il y a cent ans: “L’Orchestre Zangiacomo ne jouait pas de la musique; il assassinait tout simplement le silence, avec une énergie vulgaire et féroce.”
Comme cela reste vrai! Un siècle plus tard, le silence est à l’agonie, et les Zangiacomo sévissent plus que jamais...
“Soyons médiocres!” A lire ce blog, on dirait que c’est le mot d’ordre des auteurs! En avant les clichés “société du sms” “dédain de l’écrit” “naufrage de l’écrit” “réformes qui ont aggravé l’illettrisme”. Ces propos tiennent de la discussion de bistro. Quiconque s’intéresse au problème de l’illettrisme sait que le niveau global n’est pas à la baisse. Le fait que l’on en parle de plus en plus ne signifie pas que le problème s’aggrave. Sauf bien sûr si vos “sources” sont le Matin Dimanche…