ico L’élu du genre humain

23 janvier 2004 | Catégorie: l'invité

J’ai vu Matrix 1 avec curiosité, j’ai abandonné Matrix 2 au beau milieu de la diffusion, je n’irai pas voir Matrix 3, ultime péripétie de l’obscurantisme néo moderne des frères Wachowski.

Mais qu’est-ce qui peut bien fasciner la jeunesse dans cette sorte de fourre-tout bricolé de juxtapositions hétéroclites ? Le fait qu’il y ait deux mondes, un peu comme dans la caverne de Platon : un monde de la réalité et un autre de l’illusion, et que l’on puisse transiter de l’un à l’autre ? Une spiritualité bon marché à usage multiple ? Les extraordinaires effets spéciaux ? La musique ? La violence des combat répétitifs ? L’ambiance un peu glauque ?

Un collectif de jeunes agrégés de philosophie vient de publier « Matrix, machine philosophique » (Editions Ellipse, 2003, 192 p.) Matrix, disent-ils en substance, a pour fonction de rendre manifeste toute une série de codes culturels qui dorment au fond de nos mémoires. C’est un mythe, en somme, dans le sens où le mythe révèle ce qui est caché dans les replis de l’âme.

On y croise quantités de références latentes : le Messie, le sauveur du genre humain, une vision passablement désespérée du monde, des bribes de fables philosophiques, des zestes de religions orientales, les effets de miroirs, la virtualité, l’informatique, la rébellion contre-culturelle, l’esquisse de quelques thèmes intellectuels, l’exaltation du corps, le clonage, les ultra ralentis qui décomposent la réalité en une sorte de mille-feuilles, la valorisation de l’imaginaire, la révolte contre le mensonge, bref le kung-fu dans la caverne de Platon directement en phase avec les modes de communication actuelle.

Mais c’est la part inexpliquée des aspects du film qui opère le mieux, un peu comme dans le feuilleton à succès « X-Files » où on vous dit que la vérité est ailleurs. Les gens en ressortent avec la conviction qu’on nous cache tout, qu’on ne nous dit rien, qu’il existe une sorte de crypto-monde auquel ont accès les élus, c’est-à-dire ceux qui ont baissé le drapeau de la rationalité pour surfer sur la puissante vague d’obscurantisme qui déferle chez nous.

Matrix, comme X-Files, comme Star Wars sont les catalyseurs cinématographiques de l’irrationalisme le plus étroit : la juxtaposition de strates de compréhension sans qu’on soit capable de les relier entre elles, est la marque de la pensée mythique, voire manipulatrice. C’est le discours de celui qui profère et non de celui qui explique, de celui qui se contente de flashes et qui délaisse les arguments réfutables. Les jeunes à qui l’école a tellement répété que l’essentiel c’est eux-mêmes mis au centre, que c’est leur égobuilding qui compte, qu’ils sont les élus de notre société, les jeunes trouvent dans Matrix de quoi les rassurer puisque c’est la défaite de la pensée qui s’étale devant eux sur l’écran.

Le romantisme ambiant qui vilipende la raison, trop sèche et trop élitiste, au profit de l’émotion et de l’imagination enfantine, drague vers ces films toute une jeunesse médusée par la violence et l’intolérance chronique dont Les Lumières avaient pourtant promu les antidotes. Une jeunesse déstructurée qui n’a d’ailleurs plus l’appareil conceptuel pour se défendre, et qu’on accepte de livrer à la pseudo-spiritualité de masse.

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Commentaire de Julien Voirol le 14 novembre 2005 à 4:03

Petit constat
 
La critique, quand elle est constructive, est plus fondée qu’un compliment. J’apprécie la critique car elle fait réfléchir les gens. Mais pour critiquer ou apporter son eau au moulin ne doit-on pas connaître son sujet parfaitement? Difficile d’admettre ces remarques car l’auteur de cet article n’a pas vu les trois films qui concerne ses reproches (reproches qui peuvent être justifiés ou non). C’est comme critiquer une équipe après un match tout en étant parti à la mi-temps!

Commentaire de Jean Romain le 16 novembre 2005 à 6:10

La tentation de l’exhaustivité
 
À vous suivre M. Voirol dans votre raisonnement, il faudrait avoir tout lu Balzac pour pouvoir critiquer un livre de Balzac, avoir vu tous les épisodes de X-Files pour poser un jugement argumenté sur la série. Evidemment, on peut le prétendre ; on s’expose alors à rester muet ou à dodeliner d’impuissance. Mais on peut aussi imaginer qu’un honnête échantillon (disons un tiers de l’œuvre) suffit pour la jauger.

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