ico Etranger Démocrature américaine

7 mars 2017 | Catégorie: étranger

PHILIPPE BARRAUD

Si un scénariste avait imaginé pour un film le cirque actuel de la Maison Blanche, on lui aurait dit qu’il en faisait trop, que ce serait trop invraisemblable. Comme souvent, la réalité dépasse la fiction. Et comme souvent aussi, nous n’avons encore rien vu: le pire est à venir.

Le plus inquiétant, c’est que l’on s’habitue. Si Obama avait proféré un seul des centaines de mensonges grossiers balancés par Donald Trump depuis son investiture, le scandale aurait été énorme. Aujourd’hui, on se borne à attendre la prochaine fake news et le prochain mensonge au travers d’un tweet colérique et infantile, et l’Amérique et le monde assistent, médusés, aux gesticulations d’une équipe de branquignols à la tête de la première puissance mondiale, pataugeant dans les scandales, les fuites, les mensonges et les décisions typiquement autoritaires, comme celle consistant à n’accepter que les médias d’extrême-droite aux briefings de la Maison Blanche.

Il est à remarquer que tandis que Wall Street exulte et engrange des plus-values historiques, les mesures économiques phares promises par Trump demeurent loin dans les limbes. Seules quelques mesures destinées à faire plaisir aux lobbies du fossile, comme la suppression des normes anti-pollution pour les voitures, sont sur le point d’être mises en vigueur. Pour le reste, comme Obamacare par exemple, la confusion est totale, aucun début de projet n’a vu le jour. Quant aux mesures protectionnistes, elles n’existent pas – et pour cause: si l’économie tourne à plein régime, au point que va lui manquer la main d’oeuvre déportée, c’est parce que les entreprises américaines peuvent exporter sous le régime du libre-échange, et importer de la même manière des biens et des composants dont elles ont besoin. Cela, les conseillers économiques de Trump le savent bien. Car si demain on met des taxes de 40% sur les bien importés de Chine ou d’Europe, les mesures de rétorsion auront un effet dévastateur sur les exportations américaines, qui deviendront beaucoup trop chères. Progressivement, le commerce mondial se fera non pas selon les conditions des Etats-Unis, mais sans eux.

Il y a plus grave: ce sont les menaces contre la démocratie et les institutions américaines, hier objets de la dévotion générale, aujourd’hui, matière à mépris. Le nouveau président ne supporte pas les contraintes démocratiques et institutionnelles qui limitent son pouvoir, et c’est pourquoi il les méprise profondément – mais ne peut pas les contourner, pour le moment en tout cas. Trump veut en finir avec au moins deux piliers de la Constitution, la liberté de la presse (le Premier Amendement), et l’indépendance des juges; son stratège, Stephen Bannon, léniniste radical, veut casser le système dans son ensemble, et dicte sa conduite à son capricieux et inculte patron (Obama lisait des livres pour se détendre; Trump regarde CNN et tweete ses commentaires. On nage dans la culture). Le même Bannon laisse entendre que d’avoir donné le droit de vote aux Noirs n’était pas un bonne idée. Voilà dans quel bouillon idéologique se noie la politique américaine. Quant à la politique étrangère, elle est en pleine déconfiture: Rex Tillerson, le Secrétaire d’Etat, voit son budget laminé, son influence réduite, et son staff diplomatique réduit à la portion congrue. Tillerson? Connais pas!

Là dessus, ce que l’on pourrait appeler la Russian Connexion étend chaque jour davantage son ombre. Trump peut bien allumer des contre-feux toujours plus énormes (comme sa prétendue mise sur écoute par Obama), et s’épancher en insultes grossières, traiter son prédécesseur de bad (or sick) guy, les soupçons sur l’influence du Kremlin dans l’élection s’accroissent chaque jour et ne diminueront pas, sachant que chaque nouvelle révélation rapproche dangereusement le feu du président. Bien sûr, on soutiendra aussi longtemps qu’il est possible la thèse selon laquelle il n’était au courant de rien; mais rien ne prouve qu’il n’était pas lui-même non seulement au courant, mais peut-être même personnellement impliqué, voire au centre de la conjuration. Voir à ce sujet l’intéressante analyse du Washington Post.

La démocratie est fragile, la démocratie américaine autant que les autres. Partout dans le monde, ce système est sous pression, et comme l’enseigne l’Histoire (mais qui se soucie encore de l’Histoire?), il peut s’effondrer dramatiquement vite, en quelques décrets, à la faveur d’un incendie symbolique, ou par l’octroi de pleins pouvoirs sous prétexte de lutte contre le terrorisme. L’Amérique devient une démocrature; gageons qu’elle ne deviendra pas une dictature de plus, car alors le reste du monde, et nous avec, en payerons le prix.

 

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Commentaire de Pierre Santschi le 7 mars 2017 à 11:36

Tout à fait d’accord, mais si nous regardions chez nous? Les partis “normaux” et leurs séides infiltrés dans l’appareil d’État ont-ils pris la mesure du mécontentement de la population qu’ils accablent de leur mépris (“le peuple n’est qu’un organe de l’Etat”), par des lois pléthoriques et vexatoires non appliquées aux puissances financières dont ils sont les valets: le secret sur les sources de financement des dits partis, véritable incitation à la corruption, explique bien des choses.
Et la récolte? Ce sont des élections d’égotiques dangereux qui ne résolvent rien, mais rendront les gens encore plus malheureux.
La potion Trump-UDC-LePen va être amère, sauf recours immédiat à une réforme réelle où le pouvoir serait redistribué en y minimisant l’influence de la cupidité financière et du juridisme qui la favorise, dans l’attente de la seule solution pérenne, à savoir la recherche, par chacun, de la hausse du niveau de sa conscience personnelle.

Commentaire de Robyr Julien le 7 mars 2017 à 20:14

“décisions typiquement autoritaires, comme celle consistant à n’accepter que les médias d’extrême-droite aux briefings de la Maison Blanche”

De grâce M. Barraud, vérifiez avant d’écrire n’importe quoi. Les chaînes de télévision ABC, CBS et NBC étaient invitées et présentes au briefing concerné – de même que la chaîne Fox, certes proche des républicains, mais tout de même très critique vis-à-vis de Trump. L’agence Associated Press ainsi que Time ont également été invitées à ce briefing, mais ces deux médias ont boycotté ce briefing d’eux-mêmes!

Comment diable peut-on oser prétendre que ces médias sont d’extrême droite?

Commentaires.com = Fake News…?

Commentaire de Xavier Gruffat le 7 mars 2017 à 21:56

Oui bien sûr pas vraiment d’accord sur ce point, avec Trump M. Barraud semble un peu en faire une affaire personnelle, avec d’autres journalistes conservateurs. J’entendais ce matin sur la puissante radio conservatrice brésilienne “Joven Pam” qui est la première radio du Brésil le matin avec une audience en millions (pas en milliers comme RTS) un commentariste dire que l’espionnage justement de l’ancienne présidente du Brésil et de Mme Merkel venait de qui ? Des Démocrates (Obama) ou Républicains (Bush) ? Et bien oui de l’administration Obama. Il y a quelques minutes des dépêches de Reuters sont tombées sur Wikileaks qui vont plutôt contre que pour Obama. Restons la tête froide pour bien tout analyser et comprendre.

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