ico Etranger Corée: le spectacle obscène d’un peuple humilié

29 décembre 2011 | Catégorie: étranger

PHILIPPE BARRAUD

Ces processions de Coréens en larmes, civils comme militaires… Ces silhouettes courbées dans le froid et la neige au passage du cadavre d’un tyran, et devant ce nouveau tyran au visage de brute… Tout cela ne fait pas rire du tout: c’est le spectacle accablant, obscène, d’un peuple humilié.
Les journalistes se perdent en conjectures sur ces torrents de larmes et ces lamentations déchirantes, stupéfaits comme tout le monde de ce spectacle sorti tout droit d’un mauvais rêve ou d’un film surréaliste. Est-ce vraiment possible? Est-ce que cela existe?
Oui, cela existe, et la réalité est bouleversante, pour nous aussi. La Corée du Nord a réalisé, comme probablement aucun régime auparavant, l’asservissement total et complet de son peuple. Il l’a ravalé au rang de colonie de fourmis, au rang d’animaux sans conscience ni dignité, voués à l’adoration d’un pantin autoproclamé dieu vivant, mêlant la pire brutalité stalinienne à l’imagerie la plus kitsch.
Voir des hommes et des femmes humiliés suscite toujours la honte et la colère: ainsi donc, on peut tomber aussi bas? Ainsi donc, on peut tuer au plus profond des individus cette petite flamme, ce signal de survie qui conduit à la révolte?
Dans ce pays surarmé, où le peuple croupit dans la disette et l’ignorance – qui sont le b-a ba de la tyrannie –, on conçoit que la révolte soit extraordinairement dangereuse, face à un système répressif brutal où tout le monde est l’ennemi de tout le monde – autre ingrédient de la tyrannie qui, comme dans la Russie de Staline, à Cuba ou autrefois dans la France de Vichy et en Allemagne de l’Est, fait exécuter aux individus les basses besognes de la police par le biais de la délation.
Ce qui nous accable dans le peu que nous voyons de la Corée du Nord, c’est cette sorte de glaciation implacable, qui recouvre aussi bien les grands boulevards déserts de la capitale que les esprits. Un pays qui n’est pas un pays, mais un immense camp de concentration à ciel ouvert d’où – c’est bien le pire – aucun signe d’espoir ne paraît s’échapper. Une situation qui au reste arrange plutôt bien les grandes puissances, à commencer par la Chine, qui s’en accommodent plutôt que de devoir affronter les risques d’un changement ou d’une révolte populaire.
Croire qu’il n’y a aucun germe de révolte en Corée du Nord est insupportable pour l’esprit, car cela voudrait dire que l’asservissement total de l’Homme est donc possible. Comment pourrait-on accepter cela? Comment pourrait-on, si c’était vrai, se reconnaître dans l’odieux miroir que nous tend la Corée du Nord? Alors on se dit que, sous l’épaisse chape de plomb, quelques coeurs battent en secret, forcément, prêts à s’unir quand l’heure sera venue, prêts à prendre les armes pour rendre au peuple de la Corée du Nord sa dignité perdue. Qui nous fait si mal puisque, si un peuple entier peut être asservi, pourquoi ce sort ne serait-il pas aussi le nôtre, quelque sombre jour ?

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Commentaire de Patrick Dupont le 29 décembre 2011 à 19:14

Le Peuple Russe réduit en servage pendant des siècles sous les Tsars puis, pendant des décennies sous le joug communiste.
Et ce n’est pas le Peuple russe qui a abattu la tyrannie.

La tyrannie est morte d’elle même sans révolte du Peuple

Autre exemple, c’est la dictature que subit encore le Peuple Cubain…..la liste est longue !

Je pourrais aussi vous parler de la tyrannie que subissent les Femmes dans les pays musulmans. Combien de temps encore ?

Oui, on peut vivre en esclavage pendant un temps infini…….

Commentaire de Paul Bär le 29 décembre 2011 à 20:39

Evidemment, je n’aimerais pas vivre en Corée du Nord et je souhaiterais aussi que les Coréens du Nord puissent vivre librement.

Mais voilà, une fois que ces deux remarques évidentes et faciles ont été énoncées, je ne peux m’empêcher, esprit chagrin toujours inquiet face aux divers modes de pensée automatique, de me demander pourquoi notre classe journalistique est si choquée par le spectacle nord-coréen ? Je dis « SI choquée », parce que la question répétée en boucle « mais sont-ils vraiment sincères » paraît véritablement et puissamment interpeller nos employés systémiques aux médias.

Tout d’abord, une des grandes tendances de l’esprit systémique, c’est de toujours juger « hic et nunc » : les époques passées avec la morale de maintenant et les pays lointains avec l’idéologie « d’ici » (synthèse d’américano-centrisme stratégique et d’universalisme européen issu des « Lumières »).

Ainsi, si je disais : « le spectacle nord-coréen choque l’Européen que je suis, parce que j’estime d’abord que ces gens me sont radicalement étrangers (1) et qu’il ne serait conséquemment pas pertinent d’appliquer mes catégories sur une superstructure trop différente : » je serais alors aussitôt accusé de ne pas croire en l’existence de l’Homme avec un grand « H ». Grave crime dans notre système libéral qui n’accepte d’opinion qu’à condition qu’elle soit compatible avec le globalisme marchand et l’universalisme messianique.
Il y a aussi trois éléments qui ne peuvent que rebuter viscéralement nos journalistes, éléments bien synthétisés lors des scènes d’enterrement du potentat nord-coréen : l’oligarchie est visible, alors que chez nous elle est soigneusement dissimulée ; elle se montre sous des dehors martiaux assumés, alors que chez nous le « soft power » est utilisé (mais de façon non moins efficace et, au final, aussi brutale dans les rapports de classes effectifs) ; les Coréens sont présentés comme « ultranationalistes » et sont visiblement très peu « divers », ce qui ne peut que susciter haut-de-cœurs et indignation dans les rédactions (les manifestations de masse sur un mode « organique » terrifient les relais systémiques, la peur de la contagion probablement).

Donc, vu de droite, il faudrait souhaiter l’effondrement du régime nord-coréen, parce que celui-ci est oligarchique et se base sur des outils de massification. Mais malheureusement, comme d’habitude, notre presse condamne un régime effectivement condamnable, mais pour les mauvaises raisons.

(1) le chef suprême vu comme une manifestation de « l’empereur », considéré comme un principe unificateur absolu, une forme de représentation plusieurs fois millénaire en Asie et qui survit au travers de diverses structures politiques, peu importent leurs formes de surface (par exemple, le parti en Chine, c’est « l’empereur » qui perdure sous une autre forme).

Commentaire de Paul Bär le 29 décembre 2011 à 20:49

“Qui nous fait si mal puisque, si un peuple entier peut être asservi, pourquoi ce sort ne serait-il pas aussi le nôtre, quelque sombre jour ?”

Il faudrait aussi s’entendre sur le sens que l’on donne à “peuple”. S’agit-il du peuple comme d’un ensemble ethno-culturel cohérent ou alors parle t-on de “population” comme d’un mélange hétéroclite de personnes isolées et de communautés différentes qui ne partagent, au-delà de concepts abstraits ou récents, qu’une même localisation géographique ?

Si l’on part de la première définition, je crains fort que les intérêts qui regardent avec inimitié la Corée du Nord considérent également sans grande sympathie les groupes humains constitués qui ne veulent pas se transformer sans résistance en des “populations”.

Commentaire de Pierre Santschi le 29 décembre 2011 à 23:50

Peut-être donc, plutôt qu’ironiser sur les “Indignés”, ainsi que l’a fait récemment l’un de vos éditorialistes (Jean Romain le 17.11.11), devrait-il lire votre éditorial ci-dessus. L’agenouillement devant le prêt-à-ne-pas-penser de l’officialité qui défend la cupidité et l’ordre banquier, et le mépris du susdit éditorialiste pour ces “Indignés”, portent en eux-mêmes le germe d’une “nord-coréanisation”…
D’ailleurs, certains indignés s’engagent, et plutôt que de s’en gausser vaudrait-il mieux les encourager. Mais la “nord-coréanisation”, dans le fond, n’est-elle pas un des voeux secrets de l’establishment, même de l’”Ouest”, comme le relève en d’autres termes Monsieur Bär à propos de la “soft power”? Et ne commence-t-elle pas chez nous par la promotion du culte de la consommation irréfléchie?

Commentaire de Georges Muller le 30 décembre 2011 à 14:03

Excellent article.
Il faudrait peut être rajouter, comme vous avez pu le constater au TJ de 19h30 ces jours passés, que le nouveau chef suprême de la Corée du Nord, a une fracture de la glotte, c’est très rare, mais quand cela arrive ça ne prévient pas!!!
Le passage dans une nouvelle année est synonyme de régénération de renouveau et d’espoir. Que puis-je vous souhaiter de plus pour 2012? Que la fête soit belle.

Commentaire de Yannick Saucy le 30 décembre 2011 à 14:45

@ M. Santschi

J’admets tout à fait qu’on compare ce qu’on appelle “l’ultralibéralisme” à une forme de dictature, car ce mode de pensée économique s’impose dans un territoire à la place d’un autre (traditionnellement le collectivisme dans la pensée populaire). La gauche et la droite en politique en ont fait une de leurs grands empoignade dans le domaine de la gouvernance économique. Avec des grandes nuances, il en est de même pour le système politique démocratique par rapport aux dictatures dirigistes, qui sont certes plus efficaces (du moins en théorie). Même si, comme pour le libéralisme économique chez une partie des élus de gauche, la grande majorité des individus acceptent les principes de base de la démocratie.

Enfin bref… Il est clair que le libéralisme et la démocratie imposent leurs prérogatives aux citoyens d’un pays, au moyen d’un “soft power” comme l’appelle M. Bär ou les chercheurs de l’Ecole de Francfort par exemple. La question est de savoir si on veut un système qui permette ou non aux individus d’avoir un rôle à jouer dans la société (du moins en théorie pour ceux qui le veulent, et même si beaucoup d’entre eux sont poussés par le profit), ce qui reste quand même le propre du libéralisme économique et de la démocratie. Le gouvernement nord-coréen, même si les observateurs extérieurs grossissent peut-être un peu le trait, promeut l’opposé de ces idées, de par les images qu’elle fournit elle-même au reste du monde avec ses TV officielles.

Vous avancez le problème du consumérisme aveugle pour dénoncer l’emprise d’une “caste commerciale” sur la société. Je suis en partie d’accord avec vous en ce qui concerne une partie de la population, mais je tiens à rappeler quelque chose de basique: les gens consomment ce qu’ils veulent (ou ce qu’ils méritent pour être un peu plus méchant), et surtout tout le monde est obligé de consommer un peu. Cela veut dire qu’on ne peut, dans l’absolu, pas remédier au problème du consumérisme (même s’il faut un peu nuancer mes propos, comme je le dis ci-dessus). Par contre, tout le monde n’est pas obligé d’adhérer à un système économique et politique dirigiste. Donc vous comparez deux problèmes qui ne sont pas de même nature selon moi…

Commentaire de Jean-Pierre Blanc le 30 décembre 2011 à 20:05

Autre spectacle tout aussi obscène, plus près de nous : la prise de pouvoir par une oligarchie bancaire maffieuse…

http://www.youtube.com/watch?feature=endscreen&NR=1&v=7ryOhplpoQI

“La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers mondiaux est assurément préférable à l’autodétermination nationale pratiquée dans les siècles passés.” David Rockefeller, Baden-Baden, Allemagne, 1991

Commentaire de Jean-Michel Esperet le 30 décembre 2011 à 22:45

“Spectacle obscène…. peuple humilié”….

“Spectacle obscène”: C’était peu ou prou la même chose, larmes populaires et parades militaires (les deux étant beaucoup plus socialement imbriquées qu’on ne se l’imagine ici) comprises, lors des funérailles de Mao en Chine et de Ho Chi Minh au Vietnam , larmes (qui ne sont ni forcées ni feintes) comprises (on pourrait, plus à l’Ouest, dire la même chose des grandioses funérailles de Staline).

De la FERVEUR, émanant spontanément de gens, peut-être en manque de Boudha et /ou de Confucius depuis la guerre de Corée (ou même avant, suite à la conquête japonaise de la péninsule). Et ça continue…

“Peuple humilié”: Pensée convenue, occidentale. L’ “humiliation” n’est qu’un concept relatif à “autre chose”. “Autre chose” qui échappe totalement au peuple concerné. Pas de presse indépendante. Peu de lignes téléphonique. Pas d’internet. Une radio et une télé nationales qui, de certaine façon, le CAJOLENT, ce peuple, lui servant à longueur de journée la peur de l’ennemi en guise de bol de riz, et, en même temps, le rassurant en citant les centaines de millier de soldats (ses frères voisins, cousins, etc.) au service de sa “défense” (sic)

Et en faisant allusion à l’arme nucléaire comme si, hélas, la défense en question devait être un tant soit peu défiée.

Ce peuple que vous dites “humilié” a donc, au contraire, de quoi se sentir extraordinairement fier

Commentaire de Marc-Olivier Berthoud le 2 janvier 2012 à 20:13

À la lecture de cet article de M. Barraud, je me surprends à me demander si ce n’est pas notre sort n’est pas justement l’asservissement, sous une forme néanmoins totalement inverse à celle des Nord-Coréens.

Pas d’informations d’un côté, un trop plein de l’autre. Pas de liberté, versus la liberté de briser tout ce qui est sacré (hors politiquement correct). La disette renforcée par une absence de confort matériel, contre une surabondance de biens, une soif de plus, une frénésie de consommation. Le culte d’un homme versus le culte de l’Homme. L’interdiction de penser là-bas, l’impossibilité de le faire chez nous, tant nous sommes occupés à satisfaire le moindre de nos désirs, à crédit si nécessaire, financier, humain ou environnemental…

Si le Coréen du nord ne se révolte pas, cela s’explique-t-il peut-être par l’appareil étatique totalitaire qui humilie. Si l’homme occidental ne se révolte pas, c’est qu’il est par trop satisfait de son sort, son humiliation (et son asservissement) se trouvant dans son obsession à se satisfaire, quel qu’en soit prix.

Commentaire de Christophe Schälchli le 3 janvier 2012 à 10:18

Très intéressante mise en regard, M. Berthoud. Je pense cependant que l’asservissement dans lequel nous sommes tenus n’est pas inexorable; vous portez à mon avis un regard bien sévère sur notre condition lorsque vous évoquez “l’interdiction de penser là-bas, l’impossibilité de le faire chez nous”. À mon avis, il serait plus pertinent de parler de “difficulté” plutôt que d’”impossibilité”.

Car personne ne nous oblige à consommer benoîtement; personne ne nous interdit de nous vouer aux choses de l’esprit (nos besoins fondamentaux sont assouvis, nous sommes lettrés, nous avons beaucoup de temps libre, notre accès à la culture est illimité)! Si nous choisissons d’entrer dans le moule de la consommation, c’est finalement -comme vous l’écrivez- parce qu’il nous satisfait. Parce que nous recherchons la simplicité. Parce que nous sommes de gros paresseux. 

À mon avis, le drame de l’homme occidental est (paradoxalement) sa liberté. En raison de celle-ci, il est totalement responsable de son destin! Ne dit-on pas déjà  à l’enfant de 6 ans (dont le “long terme” est pourtant la semaine prochaine): “Il faut que tu travailles à l’école, sinon tu ne pourras pas choisir un métier qui te plaît.” Étant libres et décisionnaires, nous ne pouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes lorsque les choses ne tournent pas comme nous le souhaitons! C’est une responsabilité énorme et difficile à supporter. Mais je crois préférer notre condition difficile à celle, peut-être plus simple, des Nord-Coréens.

Enfin, je ne voudrais pas faire de la psychologie à deux balles, mais je me demande si la réaction des Nord-Coréens ne tient pas un peu du fameux syndrome de Stockholm (oui, je sais, ce ne sont pas des otages)…

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