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Il faut sauver Blake et Mortimer




commentaires.com - Philippe Barraud

jeudi 10 avril 2008


Le dernier album apocryphe d’Edgar P. Jacobs a fait l’objet d’une promotion jamais vue. Résolument médiocre, c’est une insulte au maître belge.

Imaginez qu’un petit malin publie des «Aventures de Maigret» signées Georges Simenon; qu’une galerie parisienne mette en vente des tableaux signés Rothko ou Picasso, avec en petit la signature du plagiaire; qu’un cinéaste inconnu sorte un film signé Stanley Kubrick: le scandale serait assuré et justifié.

Rien de tel dans la bande dessinée, où tous les coups sont permis pourvus que ça rapporte. C’est ainsi que le sens des affaires des éditeurs, complices de l’avidité des héritiers et des ayants droits, produit régulièrement des monstruosités, laborieuses et généralement médiocres. Au champ d’honneur des grands auteurs pillés et trahis, on se bornera à citer Goscinny, Greg, Morris, Franquin, et bien sûr Jacobs, dont le nom apparaît en gros sur des albums qu’ils auraient assurément rejetés avec horreur!

Edgar P. Jacobs est malheureusement une victime de choix dans le cimetière des grands auteurs de BD. Mais c’est précisément parce que son oeuvre est un monument, admirable, cohérent, et surtout fini, qu’on n’a pas le droit d’y toucher. Comme dans un tableau, il arrive un moment où tout ajout fait inévitablement décliner l’oeuvre.

Que dire alors de ce dernier album, qu’un éditeur a eu le mauvais goût d’ajouter à une série d’apocryphe déjà trop longue, malgré quelques bonnes pages dans les albums de Van Hamme et Ted Benoît? On l’ouvre avec impatience (évidemment), on s’y ennuie très vite, et on le referme avec colère. Tout y est médiocre, à part quelques décors. Le scénario frise constamment le ridicule, le récit est lent et prévisible, et on s’agace de clins d’oeils téléphonés à l’oeuvre originale, d’efforts pesants pour «faire Jacobs» qui, plutôt que d’inspirer la nostalgie et de belles émotions de jeunesse, énervent par leur maladresse.

Cet ouvrage aura sans doute un certain succès commercial, pour cause de marketing massif, et c’est bien là le problème: de nombreux jeunes découvriront Blake et Mortimer à cette occasion, et il est à craindre qu’ils n’aillent pas plus loin, en se disant que décidément, leurs pères et grands-pères s’emballaient pour pas grand-chose.

A chaque fois que paraît un apocryphe de ce genre, on remercie le Ciel qu’Hergé et Tintin aient échappé à ces consternants forfaits commerciaux. Que n’aurait-il pas fallu subir! Si personne ne peut empêcher les barbares de salir l’oeuvre de Jacobs, chacun peut au moins tenter de sauver Blake et Mortimer, en faisant découvrir aux jeunes les albums authentiques d’Edgar P. Jacobs — et ceux-là seulement — et leur disant bien de se méfier des imitations.



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