 Ce sujet, voilà des années que je voulais l'empoigner. Je me suis
longtemps retenu, trop longtemps, mais là c'est trop, ça doit sortir, et
c'est l'affaire Juppé qui aura fait déborder le vase.
Alain Juppé, sans doute le meilleur de tous dans la droite française. Un
parcours sans faute, une loyauté sans faille, presque d'un autre âge, à
Jacques Chirac, mais aussi à sa famille politique, ses idées, sa
conception du rang de la France. Juppé, surdoué bardé de diplômes, de
l'agrégation de lettres classiques à l'ENA: un côté Giscard, mais dont
il n'aurait pris que le meilleur, supérieur à ce dernier par l'extrême
qualité, cristalline, athénienne, et au fond si française de son phrasé.
La simplicité même, alliée à la rigueur. Un côté Tardieu, ou aussi
Poincaré, bref ce que la droite intelligente française a produit de
meilleur.
Alors, bien sûr, il y a cette affaire de financement du RPR, cette
condamnation, l'attente de l'appel. Mais il y a surtout, j'y viens,
cette hallucinante curée, ce maelström de vomissures, cette pensée
unique, pitoyable, de l'immense majorité des observateurs, et jusqu'en
Suisse romande, pour envoyer Juppé en enfer, parce qu'il est Juppé,
parce qu'il est gaulliste, parce que derrière, il y a Chirac. Ce
journalisme de meute, prenant prétexte de la République des Juges (dont
il faudra bien, un jour, instruire le procès) et de tartufferies morales
à donner la nausée, n'est plus du journalisme: c'est l'avancée grégaire,
et presque joyeuse, d'une foule bêlante de moutons vers le précipice de
la médiocrité.
Etendons le problème, et posons cette question, qu'il faudra bien, un
jour ou l'autre, mettre sur la place publique: pourquoi l'immense
majorité des éditorialistes de Suisse romande disent-ils la même chose?
Pourquoi sont-ils toujours pour Jospin contre Chirac, pour Hans Küng
contre Jean-Paul II, pour les juges contre Juppé, jamais UDC? Etrange,
tout de même, que ce parti recueille 27% des suffrages de la population,
et qu'aucun, mais alors vraiment aucun journaliste de Suisse romande ne
se reconnaisse publiquement dans ses valeurs. Je ne fais d'ailleurs pas
exception à la règle, rejetant tout autant l'UDC que le socialisme,
m'étant toujours inscrit dans un centre-droit inspiré tout autant des
lumières du radicalisme latin que des grandes valeurs sociales et
familiales de la démocratie chrétienne.
Le journalisme mouton, en Suisse romande, sévit aussi dans les grands
sujets de société: qui, à part quelques plumes courageuses, notamment
dans le Nouvelliste, osera encore s'en prendre à la solution des délais
ou à l'euthanasie? Je dis "courageuses", parce que moi-même, sur ces
deux sujets-là, je suis dans le troupeau des majoritaires, comme sur la
peine de mort, que je n'accepterai jamais. Je l'ai aussi été dans mon
opposition farouche à la guerre en Irak. Je pense l'avoir été nettement
moins dans l'analyse des événements des Balkans. On est donc toujours le
minoritaire de quelqu'un, c'est méchamment variable. Ca n'est pas grave.
Ce qui l'est beaucoup plus, c'est lorsqu'en salle ou en séance de
rédaction, certains sujets sont comme tabous. Ainsi les journalistes
continuent, entre eux, de parler de l'UDC comme s'il était acquis, et
normal, qu'aucun, au sein du groupe, n'éprouve la moindre sympathie pour
ce parti. Et ils n'ont d'ailleurs pas tort, puisque c'est le cas!
Pas de haute couture éditoriale ni intellectuelle dans le journalisme
mouton: simplement du prêt-à-penser. Ainsi, le féminisme.
Connaissez-vous beaucoup de journalistes, en Suisse romande, osant
proclamer qu'on est allé beaucoup trop loin dans ce domaine? Que la
décennie Brunner, au PS, aura été, en la matière, celle de toutes les
caricatures. Qu'on a parfois, tous domaines confondus, nommé des femmes
parce qu'elles étaient des femmes, ça faisait mode, tendance. Le dire,
parce que ça a pu, parfois, être vrai, attire immédiatement les foudres
des gardiens et surtout des gardiennes du nouvel ordre moral, comme s'il
y avait des choses qu'on ne dit pas. Cela porte un nom, odieux, que tout
journaliste devrait abhorrer: cela s'appelle la censure.
Ou plutôt la pire de toutes: l'autocensure. "Ce sujet pourrait m'attirer
des ennuis, alors tant, pis, je renonce. Parce que je n'aime pas les
ennuis, ni l'insomnie, ni l'ulcération de mon estomac. Alors, je rentre
dans le rang, je sauvegarde ma vie privée, je vais skier, je pars aux
Maldives". Ce raisonnement-là, ce renoncement, c'est évidemment, pour un
journaliste, le début de la fin.
De qui ont-ils peur, les journalistes? Pas de ce que vous croyez. La
plupart ne craignent ni les partis politiques, ni même les grands
capitaines d'industrie. Non, les journalistes de Suisse romande ont
principalement peur de la réaction de leurs pairs, le lendemain, en
salle de rédaction. Pas leurs chefs, leurs pairs! "Comment, tu as de
nouveau interviewé Blocher: mais tu te rends compte de la pub que tu lui
fais. Tu fais le lit de l'UDC!". Ou encore: "Ton soutien à Jean-Paul II
est criminel. Pense à sa position sur le préservatif!". Ou aussi:
"Comment oses-tu t'en prendre au féminisme alors que nous sommes soumis
à un article constitutionnel!". Etc. etc. etc. Le pire ennemi du
journalisme, ce sont les journalistes eux-mêmes, leurs routines, leurs
automatismes de pensée, leur conformisme.
Sans doute faudra-t-il, pour changer les choses en profondeur, en Suisse
romande, modifier les critères de recrutement. La filière "Sciences Po,
centre-gauche gentil", qui fut longtemps la mère de tous les formatages
de pensée, doit laisser la place à l'émergence de caractères forts,
cultivés, courageux, enthousiastes, et surtout ouverts, curieux. Ce
métier est dur, il bouffe la vie privée, il est ingrat et impopulaire.
Mais il est magnifique. La Suisse romande a besoin de sales caractères.
D'hommes ou de femmes comme le furent André Luisier ou Gilles Baillod.
La presse romande a un urgent besoin d'emmerdeurs. C'est, à terme, la
seule voie de son salut.
Avec l'aimable autorisation du Nouvelliste
|